2022 février

17 février 2022
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Ubuntu : les racines d’une vision nouvelle pour l’Afrique

Depuis plus de 20 ans, je lis le philosophe Emmanuel Mounier, le promoteur du personnalisme communautaire. Il se trouve que chez Mounier, le problème de l’Autre, la question de notre relation réciproque est au cœur de sa pensée. Mounier m’a appris que c’est dans la rencontre avec l’autre, dans la confrontation avec lui qu’on se découvre. Un peu comme Socrate, il refusait de concevoir une vérité qui ne passe pas par les autres. Le personnalisme communautaire de Mounier, proclame qu’en dehors de moi, il existe d’autres personnes et que je dois faire des efforts pour les rencontrer.

 

En lançant les Voyages d’Intégration Africaine (V.I.A) en 2009, à partir du Togo pour la jeunesse africaine, j’étais habité par la pensée de ce philosophe pour qui dit « chacun n’a sa vérité que relié à tous les autres ». Mais, même si je sais que Mounier a séjourné en Afrique, qu’il a écrit un livre intitulé l’Eveille de l’Afrique noire dont j’ai eu la joie de préfacer la réédition, j’étais en quête d’un mot, d’un concept qui puisse offrir la légitimité d’un point de vue africain sur l’Afrique, la quête d’une pensée africaine ancrée dans le contexte de la modernité et attentive à l’actualité douloureuse du continent africain. La légitimité de penser avec les jeunes africains les situations de l’Afrique à partir de leurs propres concepts et catégories. J’ai trouvé ce mot dans celui d’Ubuntu. Mais que signifie-t-il ? (I). En quoi cette notion peut être fructueuse pour envisager la renaissance africaine (II), quelle est son actualité de ce concept (IV) et quels sont les chantiers qu’il engage à explorer (V).

I. Que signifie le mot Ubuntu ?
  1. Nelson Mandela : l’homme de l’Ubuntu

Le 10 décembre 2013, au stade de Soweto, à Johannesburg. Devant plus de quarante mille personnes, Barack Obama rend hommage à Nelson Mandela, le père de la nation arc-en-ciel décédé cinq jours plus tôt. Il salue en lui l’homme de l’Ubuntu, « un mot déclare-t-il, qui incarne le plus grand don de Mandela, celui d’avoir reconnu que nous sommes tous unis par des liens invisibles, que l’humanité repose sur un même fondement, que nous nous réalisons en donnant de nous-mêmes aux autres et en veillant à leurs besoins ». Pouvant être traduit par « je suis parce que nous sommes », Ubuntu appréhende l’individu dans sa relation avec les autres. Le vocable « Ubuntu » appartient au groupe ethnique des Bantous (ensemble de peuples africains parlant plus de 400 langues apparentées ; – Lingala, swahili, Kikongo, zulu, etc..). Il a été popularisé par Mgr Desmond Tutu et Nelson Mandela au cours des travaux de la Commission Vérité et Réconciliation, qui a permis à l’Afrique du Sud d’organiser et de gérer la transition de la période d’Apartheid vers la démocratie pluraliste. La CVR s’est inspirée de l’Ubuntu et non pas de la démocratie occidentale. La défaite de l’apartheid et son corollaire, l’élection démocratique de Nelson Mandela en tant que président d’Afrique du Sud, ont été considérés comme des moments décisifs où a pu être redessinée une vision nouvelle pour l’avenir de l’Afrique. Le successeur de Mandela, Thabo Mbeki, dans son ouvrage, Le temps est venu pour l’Afrique, considère cette époque comme inaugurant une nouvelle étape dans l’histoire de l’Afrique, le temps de la renaissance.

  1. Ubuntu : un appel à l’unité et à la solidarité

Ubuntu dit que le progrès, l’amélioration, l’évolution, le développement ne peuvent être l’œuvre d’une personne, qu’il faut plutôt s’associer, se mettre à plusieurs. C’est donc un appel à l’unité, à l’amour, à la dignité, à l’harmonie. Ubuntu enseigne que le moteur de l’histoire n’est pas forcément dans l’affrontement et dans la compétition, mais dans la collaboration et la coopération. Il considère que l’association (le fait de s’associer pour faire une chose) est une forme plus évoluée pour l’être humain que l’éclatement et l’isolement. L’association est un marqueur de progrès pour l’humanité. Ubuntu enseigne qu’on ne peut pas être heureux tout seul. C’est ce qu’enseigne l’histoire de l’anthropologue américain et les enfants africains que vous avez peut-être déjà entendue : « un anthropologue qui se trouvait dans la tribu Xhosa d’Afrique australe. Afin de mieux étudier le modèle social de la communauté, il proposa un jeu aux enfants. Il avait disposé au pied d’un arbre une corbeille de fruit et annonça : « le premier d’entre vous qui arrive au panier de fruit remportera tous les fruits pour lui ». Alors qu’il s’attendait à les voir courir pour remporter le cadeau proposé, les enfants se tinrent la main et avancèrent ensemble vers la corbeille. Intrigué l’anthropologue leur demanda pourquoi ils agissaient de la sorte. Ce à quoi, un enfant lui répondit : « Ubuntu » puis compléta au regard éberlué de l’anthropologue « Comment pourrais-je être heureux si les autres sont tristes et n’ont rien ? Ubuntu, je suis parce que nous sommes » Ubuntu est contre la concurrence exacerbée où les faibles et les pauvres sont écrasés. Dans la perspective de l’Ubuntu, connaître le succès n’est pas un grand bien si on y parvient aux dépens des autres et en étant agressivement compétitif. En fait, « nous ne nous développons pas sans qu’il y ait compétition, mais une compétition qui n’admet pas l’autre et n’a pas besoin de l’autre est barbare et destructrice » (Cf. Rowan Williams, cité par Timothy Radcliffe, pourquoi donc être chrétien, p. 197)

  1. Ubuntu : un appel à l’unité et à la solidarité

Ubuntu dit que le progrès, l’amélioration, l’évolution, le développement ne peuvent être l’œuvre d’une personne, qu’il faut plutôt s’associer, se mettre à plusieurs. C’est donc un appel à l’unité, à l’amour, à la dignité, à l’harmonie. Ubuntu enseigne que le moteur de l’histoire n’est pas forcément dans l’affrontement et dans la compétition, mais dans la collaboration et la coopération. Il considère que l’association (le fait de s’associer pour faire une chose) est une forme plus évoluée pour l’être humain que l’éclatement et l’isolement. L’association est un marqueur de progrès pour l’humanité. Ubuntu enseigne qu’on ne peut pas être heureux tout seul. C’est ce qu’enseigne l’histoire de l’anthropologue américain et les enfants africains que vous avez peut-être déjà entendue : « un anthropologue qui se trouvait dans la tribu Xhosa d’Afrique australe. Afin de mieux étudier le modèle social de la communauté, il proposa un jeu aux enfants. Il avait disposé au pied d’un arbre une corbeille de fruit et annonça : « le premier d’entre vous qui arrive au panier de fruit remportera tous les fruits pour lui ». Alors qu’il s’attendait à les voir courir pour remporter le cadeau proposé, les enfants se tinrent la main et avancèrent ensemble vers la corbeille. Intrigué l’anthropologue leur demanda pourquoi ils agissaient de la sorte. Ce à quoi, un enfant lui répondit : « Ubuntu » puis compléta au regard éberlué de l’anthropologue « Comment pourrais-je être heureux si les autres sont tristes et n’ont rien ? Ubuntu, je suis parce que nous sommes ». Cette histoire n’a pas d’ancrage historique. On ne sait pas exactement quel anthropologue aurait proposé ce jeu à ces enfants, ni l’auteur qui rapporte cette histoire, encore moins à quel moment cette histoire se serait passée. Ce flou historique, n’empêche pas d’apprécier « l’impact métaphorique de ce conte universel, accessible à toutes et tous ».

Ubuntu est contre la concurrence exacerbée où les faibles et les pauvres sont écrasés. Dans la perspective de l’Ubuntu, connaître le succès n’est pas un grand bien si on y parvient aux dépens des autres et en étant agressivement compétitif. En fait, « nous ne nous développons pas sans qu’il y ait compétition, mais une compétition qui n’admet pas l’autre et n’a pas besoin de l’autre est barbare et destructrice » (Cf. Rowan Williams, cité par Timothy Radcliffe, pourquoi donc être chrétien, p. 197)

  1. Ubuntu : Une éthique de vie.

L’Ubuntu est d’abord une éthique de vie. Une manière d’être. Un peu comme quand on dit « hommes intègres ».  C’est tout une philosophie et derrière l’expression « d’hommes intègres », il y a les valeurs de l’Ubuntu : la justice, l’égalité, l’intégrité, la solidarité, la liberté, le partage, l’intérêt collectif. Plus précisément, Ubuntu est un état d’esprit ou un art de vivre qui décrit le fait d’aller spontanément vers l’autre. L’Ubuntu est donc un savoir-être, une pratique de la fraternité au quotidien : c’est le fait d’aller vers l’autre avant même que celui-ci en formule la demande. La philosophie d’Ubuntu reconnaît non seulement la diversité mais surtout la complémentarité de l’humanité. C’est une base solide pour construire une société d’équité, de solidarité, de fraternité et de promotion de l’excellence collective.

  1. Ubuntu ou le cogito africain

Ubuntu est le produit d’une vision africaine du monde basée sur le relationnel et l’interrelationnel. Comme vous le savez, la rationalité cartésienne a été considérée comme représentative de l’individualisme occidental moderne (« Je pense, donc je suis »). Le concept Ubuntu modifie radicalement cette doctrine de l’individualisme et affirme que le statut de la personne dépend de sa relation aux autres. « Je suis, parce que nous sommes ». Le cogito cartésien est sensé produire un type d’homme qui soit à l’aise dans les efforts, la volonté, la pensée, l’organisation, le calcul, la prévision, le discours clair et distinct. Le cogito ubuntu, quant à lui, est sensé produire un type d’homme qui soit à l’aise dans les valeurs de la justice, de l’égalité, de la solidarité, de la liberté, du dialogue, du partage, de l’intérêt collectif, etc. L’objectif principal d‘Ubuntu est d’établir des relations harmonieuses entre les peuples et les générations pour le bien de tous. L’Ubuntu vise à construire une communauté, à lier les gens dans un réseau de relations réciproques. L’Ubuntu est la capacité dans la culture africaine d’exprimer la compassion, la réciprocité, la dignité, l’harmonie et l’humanité dans l’intérêt de la construction et du maintien de la communauté avec justice et attention mutuelle. Ubuntu parle de notre interconnexion, de notre humanité commune et de la responsabilité mutuelle qui découle de notre lien profondément ressenti. Ubuntu est la conscience de notre désir naturel de reconnaître nos frères humains, de travailler et d’agir les uns envers les autres avec le bien commun au premier plan de nos esprits. Ubuntu signifie l’humanité au sens d’une mise en relation avec sa propre humanité et d’une conscience que cette dernière passe par l’humanité de l’autre[9]. C’est donc un appel à la construction d’une humanité créée collectivement. On peut avoir la preuve de sa signification lorsqu’on étudie les expressions idiomatiques (adverbes et expressions) comme « avec une main on nettoie l’autre », « le chef devient chef avec le peuple », « un homme est un homme par les autres hommes ». Celles-ci argumentent en faveur de l’idée principale de l’ubuntu, qui est que « je suis parce que tu es », ou « je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous ».

Au final, dire que « je suis ce que je suis parce que vous êtes ce que vous êtes » change totalement le modèle d’identification et de prise en charge de sa conscience. Ici, ce qui se joue, c’est l’interdépendance des différentes sphères de l’existence et des différents êtres humains. Il y a aussi d’autres proverbes pour le dire : « Pour qu’un enfant grandisse, il faut tout un village » ou « L’homme ne naît pas ‘je’, il naît ‘nous’ » ou « L’homme, c’est les autres » «  ou « Un seul pied ne trace pas un chemin » ou encore « Si tu n’as pas de compagnon, ton humanité n’est pas complète ».

II. Pourquoi faut-il s’intéresser au concept Ubuntu ?
  1. Parce qu’il favorise la réconciliation et la cohésion sociale:

Ubuntu est au cœur de l’idée de réconciliation. Cette philosophie a été utilisée pour régler les différends et les conflits à différents niveaux sur le continent. La CVR en Afrique du Sud est devenue un phare dans le monde entier pour sa tentative d’apporter la paix et la réconciliation politique dans le pays. Ubuntu autorise la résilience, c’est-à-dire la capacité de faire face aux adversités de la vie, de transformer la douleur en force motrice pour se surpasser, et en sortir fortifié. Ubuntu peut aider au renforcement de la coexistence pacifique entre des personnes d’identités ethniques, raciales, politiques, économiques et culturelles différentes. Ubuntu déploie un système sociopolitique qui implique le dialogue et la possibilité de réconcilier des forces antagonistes en les orientant vers un changement social positif. En Afrique du Sud, il a permis de réaliser ce qu’on a appelé le « miracle de la solution négociée ».

  1. Parce qu’il accorde la primauté à la rationalité relationnelle.

Considérer que l’homme est essentiellement relationnel remet en question la conception individualiste et égocentrique de l’être humain qui prévaut dans nos sociétés. L’efficacité de l’Ubuntu vient donc de la primauté qu’il accorde à la rationalité relationnelle. C’est dans la dépendance et l’interdépendance mutuelle que nous accédons à la plénitude de notre humanité.

  1. Parce qu’il autorise une plus grande connaissance de l’homme

L’éthique africaine de l’Ubuntu peut contribuer de manière très importante à une nouvelle connaissance de l’homme. L’apport principal du concept ubuntu consiste à affirmer qu’en tant qu’êtres humains, nous dépendons d’autrui pour atteindre le bien-être. C’est dans la réalité de notre dépendance et interdépendance mutuelle que nous accédons à la plénitude de notre humanité. Ubuntu lutte contre la toute-puissance du profit dans les relations économiques humaines en soulignant que, pour les sociétés africaines, la solidarité communautaire l’emporte de loin sur la poursuite individuelle d’une richesse accumulée au dépens de la communauté. Dans l’éthique de l’Ubuntu où les gens ont une tendance naturelle à s’occuper les uns des autres, il ne pouvait y avoir de relations économiques basées sur une course au profit de manière compétitive. La prédominance de l’intérêt individuel et de l’appât du gain au cœur de l’éthique capitaliste et individualiste est incompatible avec l’Ubuntu, pour lequel le principe de base des relations économiques humaines réside avant tout dans l’attention aux autres et dans le souci de leur bien-être. Ubuntu proclame un message sur la nature humaine qui offre une alternative aux notions occidentales d’individualisme. La renaissance de l’Afrique nécessite que nous soyons capables de transcender l’individualisme pour former une communauté globale. Dans l’univers ubuntu, aucun d’entre nous ne peut avoir une identité totalement autosuffisante, hermétiquement fermée aux autres. Un moi cartésien, fondé sur sa propre conscience de soi, est pure illusion. Depuis Descartes, la civilisation européenne a eu tendance à favoriser une certaine façon d’envisager l’être humain, comme être solitaire dont l’existence est fondée sur la conscience. Aujourd’hui, on a même transformé, le « Je pense donc je suis » en « J’achète, donc je suis » ! Ubuntu nous suggère d’envisager les choses autrement. Quand on dit, « Je suis, parce que nous sommes », on laisse entendre que l’identité n’est pas une possession solitaire. Au contraire, elle est donnée dans l’appartenance à une communauté.  On devient une personne en s’intégrant à la communauté. Et, développer son individualité en interaction avec les autres n’empêchent pas d’être soi.

  1. Parce qu’il permet la mise en place d’une économie solidaire

Ubuntu peut nous permettre de mettre en place une « économie solidaire » ou une « économie relationnelle », c’est-à-dire une économie où les personnes sont plus importantes que les choses et où les relations interpersonnelles sont plus importantes que l’économie matérielle. Comme vous le savez, la mondialisation dans laquelle nous sommes embarqués privilégie la logique du profit, souvent sans égard pour les besoins fondamentaux. Le système économique mondiale confond « les arbres secs des statistiques avec la forêt vivante du développement » (J. Ki-Zerbo). Autrement dit, au Nord comme au Sud, c’est une portion de la société qui détient les richesses et la masse vit dans la misère.  Du coup, il y a des gens qui crèvent de faim au milieu d’immenses richesses accaparées par une poignée de gloutons. Quand dans un pays, 10% de la population contrôlent 50% des revenus, le rêve de l’Ubuntu devient un cauchemar. Avec Ubuntu, on est au cœur de ce que l’économiste togolais Kako Nubukpo appelle les « trois piliers de la vie africaine », à savoir la réciprocité, la redistribution et l’échange. Ces trois piliers structurent les rapports sociaux en contexte africain et ont du mal à s’allier avec les programmes de développement imposés de l’extérieur. La réciprocité se caractérise par le fait qu’entre deux acteurs A et B en économie, il n’y a pas un intérêt mais un « esprit commun » qui les pousse à échanger. « Je dois accepter d’être en relation avec un autre. Je suppose en lui vendant quelque chose qu’il va me donner l’équivalent, c’est-à-dire la contrepartie de l’échange ». Les relations économiques doivent être des relations d’assistance réciproque. La vision du monde que suggère la notion d’Ubuntu pourrait concourir à produire en Afrique des institutions inclusives et solidaires. L’économie doit produire non seulement des biens, mais aussi des liens sociaux et les liens à leur tour peuvent produire des biens. Il y a interaction entre « liens » et « biens ».

  1. Pour renouveler nos modes de gouvernance

Sur le continent africain, depuis les indépendances, les formes de gestion du pouvoir et de gouvernance instaurées, ici et là, ont créé un large fossé entre le peuple et ses dirigeants, entraînant une intensification des conflits violents au sein du peuple africain. Il s’ensuit que pour que la paix règne sur le continent, l’appel à une renaissance africaine doit inclure la demande de cessation des régimes répressifs, de l’exploitation et de l’exclusion sociale de l’État postcolonial et de ses liens impérialistes.  Il doit mettre en place une politique d’inclusion et de sécurité humaine pour tous. La renaissance africaine doit conduire à la restitution du pouvoir au peuple si l’on veut que la renaissance devienne une réalité.  Sans l’autonomisation des peuples africains grâce à leurs héritages culturels, qui incluent les héritages de la philosophie Ubuntu, la vie politique dans les États africains postcoloniaux aura du mal à apporter une véritable réconciliation et une paix durable aux peuples du continent.

  1. Pour développer de nouvelles relations humaines.

Depuis la philosophie des Lumières, la pensée occidentale a eu tendance à diviser pour mieux régner (humain/nature, masculin/féminin, électeur/élu, médecin/patient…). Cette manière de voir les choses semble aujourd’hui dépassée et nous avons besoin de nouveaux liens, de développer de nouvelles relations à tous les niveaux. Je donne un exemple : La séparation entre le masculin et le féminin est devenu insupportable pour notre monde. Ubuntu veut nous « relier » les uns avec les autres. Je que pense la valorisation de la philosophie Ubuntu nous permet de prendre conscience de ce qu’on appelle « la puissance féminine », de transcender les sexes. Ubuntu laisse entendre que la pensée de beaucoup de peuples africains est fondée sur l’expérience que toutes les choses sont reliées entre elles pour former des paires d’éléments complémentaires. Dans la vie, il y a des contraires, mais ils ne sont pas antagonistes : homme et femme, masculin et féminin, espérance et désespérance, bien-être et mal-être, monde visible et monde invisible, tout cela forme des paires d’éléments qui s’alternent, s’interfèrent, s’opposent, mais dépendent toujours les uns des autres. Chez les Massaï (Tanzanie, Kenya) par exemple, la femme est l’être le plus grand, le plus puissant, le plus précieux. Selon eux, elle incarne la Vie ; elle est la colonne vertébrale de la famille et donc de la société. Elle est la mère de tous les pères, de tous les enfants, de tout le monde. La femme est centrale. C’est aussi elle qui ordonne la tenue de l’importante cérémonie du nom ou encore elle qui allume le premier feu dans une maison. Cette vision Ubuntu de la place de la femme et des rapports entre le féminin et le masculin me semble particulièrement stimulante pour penser la question du vivre-ensemble dans le contexte africain.

  1. Renouveler la démocratie

Il n’y a démocratie que là où des citoyens s’associent pour dépasser leurs oppositions et revendiquer le pouvoir de se gouverner eux-mêmes. C’est important pour l’Afrique d’expérimenter des imaginaires et des formes de pouvoir capables de redonner à l’action politique de la légitimité et de l’efficacité. Ubuntu peut être le socle à partir duquel, on pense une démocratie dans laquelle la politique ne se vit pas comme une profession, mais comme une responsabilité partagée ; et où, pour qu’une décision soit légitime, tous ceux qu’elle concerne doivent pouvoir participer réellement à sa construction. Nous avons besoin de démocraties où la décision est une œuvre collective et non plus le fait d’un petit groupe de leaders ou de savants isolé du nombre. Nos Etats, hérités de la colonisation, sont des fabrications européennes, qui nous ont imposé une conception de la nation qui n’est pas toujours en adéquation avec la sensibilité subsaharienne

III. L’actualité d’un paradigme africain

Ces dernières années, de nombreux intellectuels africains ont évoqué le concept Ubuntu comme une notion fondamentale pour envisager le monde autrement.

Selon Joseph Ki-Zerbo, « … L’humanisme africain (Ubuntu) est un trésor inappréciable qui justifie l’afflux d’étrangers riches ou pauvres, épuisés par la canicule existentielle qui affecte les pays du Nord. C’est peut-être le bien, le service, le don le plus précieux que l’Afrique ait à offrir au monde, un don convertible en capital. ». Ubuntu est un mot qui peut nous nous aider à guérir les maux du monde contemporain, c’est le collectif humain solidaire. Ki-Zerbo pensait même que nous devrions porter au sommet de l’agenda et des luttes sociales planétaires d’aujourd’hui, le concept, la question, la cause, le paradigme d’ubuntu comme un antidote à la mercantilisation de l’homme par le néolibéralisme et la société de marché. Il le concevait comme un « outil performant » pour faire la paix. Pour lui, « Ubuntu peut aider à forger un bloc sans faille contre l’exclusion, l’apartheid et le mépris ».

L’économiste sénégalais Felwine Sarr parle d’Ubuntu comme d’un « code philosophique et éthique » sur lequel Nelson Mandela s’est appuyé pour faire advenir le possible dans l’Afrique du Sud post-apartheid. La philosophe Séverine Kodjo-Grandvaux signale qu’Ubuntu permet la recherche permanente de la conciliation et le refus de la vengeance.

Pour le philosophe Sénégalais Souleymane Bachir Diagne « l’exigence ubuntu est une exigence qui s’adresse à tous » dans la mesure ubuntu signifie « faire humanité ensemble, réaliser notre humanité dans la réciprocité ».  Diagne propose de retrouver le sens de l’ubuntu pour trouver des solutions aux crispations identitaires de notre temps. Il suggère même de s’appuyer sur la notion d’Ubuntu pour renouveler notre réflexion sur l’universel en indiquant que le terme Ubuntu signifie « devenir humain ensemble, l’un avec l’autre et dans la réciprocité ». Pour lui, des « imaginaires nouveaux sont à l’œuvre » dans notre monde et il présente le concept ubuntu comme « un concept de justice transitionnelle » qui a permis à l’Afrique du Sud de résoudre ses problèmes d’après apartheid.

En 2006, le Pasteur Samuel KOBIA, alors secrétaire général du Conseil œcuménique des Eglises a publié un livre sous le titre : « Le courage de l’Espérance. Les racines d’une vision nouvelle pour l’Église et sa vocation en Afrique ». Interrogé par un journal en ligne sur les raisons qui l’ont poussée, voici ce qu’il écrit, entre autres : « Je suis convaincu que l’Ubuntu est la source d’espérance pour l’Afrique parce que c’est affirmer qu’aussi longtemps que nous, Africains, nous faisons confiance les uns aux autres et aussi longtemps qu’il y aura des ressources pour une partie de notre communauté, même ceux qui n’ont pas de ressources matérielles ne seront pas condamnés à mourir de faim. Tout l’Ubuntu est résumé dans le dicton : « Je suis parce que nous sommes, et puisque nous sommes, je suis » ». Et il ajoute : « Et je pense que si nous développons cette idée, si nous l’interprétons et la traduisons dans nos vies et dans nos communautés, nous pourrons accomplir beaucoup plus, et cela créera une Afrique meilleure » (Cf. theologia.fr).

Suite à leur rencontre à Kampala, en juillet 2019, les évêques d’Afrique et de Madagascar ont publié un Document dans lequel ils présentent Ubuntu comme une pratique culturelle traditionnelle africaine porteuse de valeurs (cf. n° 141).

Enfin, dans son encyclique « Fratelli Tutti » le pape François reprend, presque mot pour mot, la signification du mot ubuntu : « Chacun de nous est pleinement une personne lorsqu’il fait partie d’un peuple ; en même temps, il n’y a pas de peuples sans respect de l’individualité de chacun » (n° 182). En fait, ce n’est pas très étonnant, puisque, à la fin de son texte, le Pape indique que dans le cadre de sa réflexion sur la fraternité universelle, il s’est senti stimulé, entre autres, par Desmond Tutu. Le lauréat du prix Nobel de la Paix est donc présent dans l’encyclique du pape. Les idées du Pape François sur la fraternité et l’amitié sociale soulignent l’urgence de l’Ubuntu dans notre contexte actuel, où le tissu de l’humanité est déchiré par divers conflits, des divisions idéologiques.

Dépourvus d’un horizon commun fédérateur, notre peur des autres nous pousse à construire des murs (26-27, 37, 41), affaiblissant ainsi notre appartenance à une famille commune. Pourtant, nous sommes dans le même bateau (35), d’où l’impératif de construire une communauté de solidarité et d’appartenance. « Les montagnes ne se rencontrent pas, mais les gens le font », dit un proverbe swahili. Un des principes fondamentaux de l’Ubuntu, c’est qu’il reconnaît la centralité de la rencontre avec l’autre. Pour le Pape François, la fraternité repose sur une culture de rencontres authentiques dont la condition préalable est l’ouverture créative à l’autre (50). François propose un nouveau chemin vers une culture de la fraternité fondée sur une « rencontre de miséricorde » (83). S’inspirant de la parabole du bon Samaritain, il souligne la responsabilité de l’amour des autres à partir de notre Ubuntu commun. Cet amour construit une fraternité universelle au-delà des considérations de statut, de sexe, d’origine ou de lieu de résidence de ses destinataires (107, 121). Tout cela illustre le fait qu’Ubuntu est cimentée par un amour social inclusif qui transcende les barrières étroites, les intérêts et les préjugés (83). Pour François, la mutualité radicale d’Ubuntu est réalisable grâce à l’amour sans frontières qui transforme l’humanité en une communauté de voisins sans frontières. Comme la philosophie Ubuntu, François plaide pour une prime sociale sur les droits et les devoirs en raison de la relationnalité de l’humanité, dont la manifestation la plus profonde est la capacité à transcender le soi et à créer une solidarité de service des autres (87, 88, 111). Si « je suis parce que nous sommes », alors la vraie fraternité ne laisse personne derrière elle (108) parce que nous sommes sauvés ensemble et que nous sommes responsables de la vie de tous (137). « Si la maison de mon voisin est en feu, je ne peux pas dormir tranquille », dit un autre proverbe africain. Dans l’esprit de l‘Ubuntu, la véritable fraternité évite le « narcissisme local » qui restreint l’esprit et le cœur (146-147). La fraternité authentique crée une famille de nations, fondée sur l’hospitalité et la gratuité (139, 141) ; elle reconnaît les droits de tous les peuples, communautés et groupes dans les sphères privées et sociales (118, 124, 126).

Outre la rencontre, un autre synonyme de l’Ubuntu est le dialogue. Le dialogue favorise l’amitié sociale parce qu’il respecte la différence d’opinions et de points de vue. Le dialogue est ouvert aux autres, reconnaît notre appartenance commune et est animé par la recherche commune de la vérité, du bien commun et du service des pauvres (205, 230). C’est sur lui que repose la possibilité d’une paix fondée sur la vérité (228).

Cette culture du dialogue et de la rencontre transcende les différences et les divisions, mais elle est ouverte à tous et offre de nouvelles possibilités et de nouveaux processus de style de vie, d’organisation sociale et de rencontre (215-217 ; 231). En tant que forme de bonté, l’amitié sociale privilégie l’amour pour les pauvres, les vulnérables et les plus petits (224, 233, 235).

Comme mentionné, Ubuntu donne la priorité au pardon et à la réconciliation, en particulier lorsque des actes répréhensibles ont rompu l’harmonie sociale. Francis est d’accord : L’amitié sociale valorise le pardon et la réconciliation, non pas comme des mécanismes permettant d’oublier ou de tolérer l’injustice et l’oppression, mais comme des moyens de résoudre les conflits par le dialogue (241, 244, 246, 251). Comme le dit Tutu, la poursuite de la justice n’a « aucun avenir sans pardon ». (cf. FT, 250, 252).

IV. Quelques chantiers à explorer
  1. Ubuntu et la question du vivre-ensemble 

Sur le continent africain, il y a une urgence à créer les conditions d’un vivre-ensemble qui permette le développement du continent. Cette urgence s’explique par le fait qu’en Afrique l’Etat postcolonial échoue à penser le problème politique du vivre-ensemble. Or, le vivre-ensemble est le problème politique central dans l’Afrique d’aujourd’hui. Lors des Ateliers de la pensée à Dakar, en 2017, Souleymane Bachir Diagne nous a dit qu’il y a deux urgences qui s’imposent à la pensée africaine contemporaine : la réinvention d’un sens africain du pluralisme religieux et celle du sens africain du pluralisme culturel. En d’autres termes les deux urgences en question sont le dialogue interreligieux et le dialogue interculturel. En déclarant, « je suis parce nous sommes », la philosophie d’Ubuntu reconnaît non seulement la diversité mais surtout la complémentarité de l’humanité. C’est une base solide pour construire une société d’équité, de solidarité, de fraternité et de promotion de l’excellence collective.

  1. Ubuntu pour penser de nouveaux modèles de développement 

Le modèle de développement que l’Europe a imposé à l’Afrique, qu’il soit de type socialiste ou libéral, repose sur l’individualisme. La réalité est que l’Afrique fonctionne sur le modèle communautaire. On comprend pourquoi quelqu’un comme Julius Nyerere a cru bon de susciter un autre modèle fondé sur la communauté qu’il a appelé « Ujaama ». A voir de près, les économistes africains actuels poussent à réinvestir ce modèle communautaire. Le temps est arrivé où la majorité des gens sur la planète ne souhaitent plus être « développés », « modernisés » (à la manière occidentale), mais ils désirent prendre en main leur vie, leur futur et ils ne plus être les marionnettes de programmes de développement conçus pour eux. Concrètement en quoi Ubuntu peut apporter au processus de développement de l’Afrique et à la renaissance du continent ? Je pense qu’on peut s’appuyer sur ce concept pour faire face aux questions liées à la corruption, au détournement, à la trahison, au tribalisme, etc., car, ce qui rend encore plus intéressante cette philosophie de vie africaine qu’est le Ubuntu est que c’est un concept personnel qui pousse celui l’adopte à donner la priorité, non à ses propres intérêts, mais à ceux de la communauté à laquelle il appartient. Il nous pousse à percevoir notre bien être comme étant tributaire de celui de notre communauté. Il nous permet de trouver une autre voie de développement éloigné des modèles habituels.

  1. Ubuntu pour favoriser une éthique politique 

Ubuntu est un concept de la philosophie politique. Il nous dit que pour atteindre le bonheur, rien n’est plus utile à l’homme qu’un autre homme guidé par la raison, donc rien de plus souhaitable que de vivre dans une société démocratique. Sur le continent, nous pouvons réinventer la politique en nous appuyons sur ce concept. L’usage politique contemporain le plus significatif et le plus marquant du concept d’Ubuntu est celui qu’en fit la commission Vérité et Réconciliation (CVR), présidée par Desmond Tutu lui-même. Ubuntu peut aider à fabriquer un monde en partage, un monde solidaire, un monde de l’en-commun. Je pense aussi qu’investir le concept Ubuntu ou des notions équivalentes, peut aider à accéder à des théories politiques différentes de celles de Machiavel (la réduction de la politique à la ruse, au mensonge et à la violence, l’art de la tyrannie) et de Hobbes (la recherche du pouvoir, la guerre de chacun contre chacun).

  1. Ubuntu et la question économique

Ce que nous sommes en droit d’attendre de l’économie, c’est qu’elle contribue à accroître le bien-être du plus grand nombre. C’est sa principale mission. Or, ce que nous constatons, c’est que l’économie actuelle est fondée sur une vision utilitariste   qui produit des inégalités. Une économie fondée sur la catégorie africaine de l’Ubuntu peut aider à repenser les fins de l’économie et à mettre en route des formes d’économies fondées sur ce que certains appellent « l’économie relationnelle » (Cf. Afrotopia). Le concept Ubuntu, comme d’autres concepts africains, peut être déterminants dans le cadre d’une réflexion sur des conceptions alternatives de l’économie. Tout ne s’achète pas, tout ne se vend pas… il y a une part qui échappe à l’économie. L’Ubuntu peut se concevoir comme un instrument propice au progrès social, même s’il faut encore l’analyser en profondeur, pour en déterminer les éléments opératoires. Par ailleurs, comme ses fondements relèvent de la notion universelle de partage, ainsi que des concepts de solidarité, d’échange social, de don et de contre-don, l‘Ubuntu a déjà fait la preuve qu’il s’exportait très bien en dehors de son contexte africain. C’est pourquoi, il intéresse beaucoup de gens aujourd’hui, à travers le monde.

  1. Pour une théologie Ubuntu 

Aujourd’hui même il se tient au Centre d’Etudes des Religions africains de l’université catholique du Congo, une conférence débat sur le thème de l’Ubuntu avec une intervention d’une théologienne nommée Léocadie LUSUOMBO sur « l’anthropologie Ubuntu : défis théopolitiques de proverbes marginalisant la femme » et un autre thème sur « Les implications pastorales de l’anthropologie Ubuntu ». En fait, en 2009, un des meilleurs spécialistes du concept Ubuntu, Michael Battle, a écrit un livre intitulé : Réconciliation : la théologie Ubuntu de Desmond Tutu. Ce livre explore en profondeur la théologie Ubuntu de la réconciliation. En considérant l’homme comme faisant partie d’un tout, d’une communauté, du monde, nous pouvons changer notre regard et valoriser réellement l’importance de la réconciliation. Ce livre est précieux pour tous ceux qui ont à cœur la réconciliation et qui se sentent appelés à une vocation d’artisans de la paix. Ubuntu est vu comme un paradigme chrétien qui permet de résister à l’oppression où qu’elle apparaisse. Chez Tutu, la théologie ubuntu, appelle à une identité partagée qui entraîne des responsabilités morales. Si quelqu’un dans le monde a faim, selon cette idée, nous sommes tous responsables.

Conclusion

C’est Joseph Ki-Zerbo qui le disant : Ubuntu n’est pas un cadeau du père Noël ni un paradis octroyé. C’est l’objet d’une conquête.  Pour nous autres africains, il est important « de forger de nouvelles synthèses, de nouvelles cohésions et compatibilités : entre l’extérieur et l’intérieur, entre le particulier et l’universel. L’universel ne saurait être l’imposition du particulier de certains, ni la somme arithmétique de tous les particuliers, mais le mariage fécond de ce qu’il y a de meilleur, de plus succulent dans tous les particuliers qui réalisent ainsi l’unité de l’humain par le haut, par le sommet de la pyramide ubuntu » (JK-Zerbo). Ubuntu réalise les choses par le haut, par le sommet…prendre en compte le concept ubuntu, c’est renforcer les capacités de la culture africaine à créer. Ubuntu, c’est le « sapeur-pompier » avant le pyromane » ( JKZ).

Je crois que nous pouvons nous inspirer de cette « forme d’humanité mutuelle » qui peut ouvrir l’avenir à des projets politiques communs. Ubuntu est une notion pratique et je pense qu’aux côtés des grandes architectures politiques, administratives et juridiques connues dans notre monde, il est important de reconnaître l’importance de ce que Ubuntu suggère comme pratique pour ouvrir de nouvelles voies pour l’Afrique et pour le monde. Ce qui s’est passé en Afrique du Sud indique que seule la dignité retrouvée de chacun peut accorder à tous un minimum nécessaire à la vie, un minimum d’Ubuntu sans quoi rien de commun, rien d’humain n’est possible. Ubuntu est le paradigme africain des possibles. Il permet de tenir de manière successivement convergentes, trois exigences :

Une exigence épistémologique qui enseigne, pour l’Afrique, la nécessité de se réapproprier son histoire et sa vision du développement sans se limiter aux référentiels philosophiques, sociaux et politiques occidentaux. De fait, le contact violent de l’Afrique avec l’Occident a provoqué une rupture dans les modes d’être, de penser et de vivre des Africains. Des catégories, des concepts, des schèmes de pensée, une manière de vivre et de comprendre le monde et l’univers, ont été imposés aux Africains. Aujourd’hui, il y a une nécessité de travailler à la promotion et à la valorisation des systèmes de pensées africains, des paradigmes, des symboles et des imaginaires africains. Il semble qu’il nous faut « des mots nouveaux pour exprimer ce que nous sommes à présent, ce que nous voulons être » (Léonora Miano, Afropea, p. 44).  S’intéresser au concept Ubuntu, c’est s’inscrire dans cette quête des paradigmes qui militent en faveur de la renaissance africaine, parce que ceux-ci ( les paradigmes) correspondent à l’évolution des sociétés africaines, et parce qu’ils sont capables de renforcer l’autonomie et la souveraineté des sociétés africaines, dans un contexte marqué par le néolibéralisme et le capitalisme.

Une exigence politique : 60 années d’indépendance n’ont réussi à faire de l’Afrique un continent où il fait bon vivre. Nous sommes donc toujours en quête d’une philosophie politique à même de nous aider à construire des sociétés plus justes et plus conviviales, parce que fondées sur une éthique du bien-être et du mieux-être. L’Ubuntu est une philosophie de vie, une philosophie politique. En tant que telle, elle s’apparente à la social-démocratie moderne. Ce paradigme milite en faveur d’un contrat social sur la base de la reconnaissance mutuelle qui indique que le moteur de l’histoire n’est pas seulement dans l’affrontement et la compétition, mais dans la collaboration et la coopération.

Une exigence du « vivre-ensemble » : Le projet de la renaissance africaine est en lien avec la nécessité de créer les conditions d’un vivre-ensemble qui permette le développement du continent. Le vivre-ensemble est constitutif des aspirations des plus fortes qui habitent les peuples africains dans leur diversité. En Afrique du Sud, le « vivre-ensemble » est rendu par le paradigme Ubuntu. Issu des langues bantoues, Ubuntu désigne une notion proche des concepts d’humanité et de fraternité. Il signifie « Je suis parce que nous sommes » et indique que l’accomplissement de notre personne comme être humain n’a lieu que dans la compagnie d’autres « soi-même ». Il est ce qu’il y a de mieux pour exprimer, dans la philosophie africaine, le désir du vivre-ensemble.

Nous voilà donc, en face d’un paradigme africain. Pour une fois, ce n’est pas une théorie ou une doctrine venue de l’Occident. C’est un principe essentiel de peuples africains, qui recouvre un ensemble de valeurs traditionnelles à haute teneur philosophique. Ce mot a acquis une importance politique considérable dans l’Afrique du Sud des années 1990, avec Desmond Tutu et Nelson Mandela. Parce qu’il favorise la conciliation plutôt que l’hostilité et l’intransigeance, l’Ubuntu a permis à la Commission Vérité et Réconciliation d’Afrique du Sud, de faire émerger ce que certains ont appelé « le miracle de la solution négociée ».

 

J-P. Sagadou

E-mail : sagadoujeanpaul@gmail.com

 

 

 

 



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