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22 septembre 2022
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Une 8ème édition des Voyages d’Intégration Africaine sous le signe de l’Ubuntu

Le réseau de Jeunes pour l’intégration africaine (RJIA) en partenariat avec l’Association HIDAYA et le collectif Panafrican Stories lance le projet de l’organisation de la 8ème édition des Voyages d’intégration africaine (V.I.A) au Rwanda du 1er au 13 août 2023. Je vous invite à découvrir ici les grandes lignes fondatrices de cette aventure d’intégration africaine à venir.

« Ubuntu » une matrice symbolique à explorer et à exploiter

Dans un numéro de la Revue Esprit intitulé « Depuis l’Afrique » (Juillet-août 2022- N°466), le philosophe camerounais Jean Godefroy Bidima et l’essayiste français Antoine Garapon cosignaient une introduction où ils laissaient apparaître que la «  grande question africaine est celle de la mutualité : que faire et comment faire avec les autres ? ». Ils ajoutaient que cette mutualité était marquée par de multiples traversées qui mettaient ensemble et en crise l’imagination et les pratiques politiques, religieuses et cognitives et que l’Afrique avait le devoir de « prendre la parole », de la forger en réactivant dans ses propres traditions et dans celles des autres les matrices symboliques qui féconderont encore plus le rapport à elle-même, le rapport aux autres, dans le monde.

Au Réseau de Jeunes pour l’Intégration Africaine (RJIA), non seulement nous faisons le constat que la question du « vivre-ensemble » est un problème politique majeur en Afrique, mais nous pensons aussi que la catégorie africaine de l’Ubuntu peut être une des « matrices symboliques » qui puisse nous aider à penser notre rapport avec les autres et à construire un monde de l’en-commun.

De fait, le RJIA, dans ses objectifs, cherche, entre autres, à « développer chez les jeunes une culture de la rencontre, du dialogue interreligieux et interconfessionnel, de l’échange entre peuples et entre nations au service de la paix et de la solidarité », ainsi que l’indiquent les Statuts du Réseau. La question de savoir comment assurer un vivre-ensemble qui permette à chaque être humain de s’épanouir véritablement et à penser autrement les rapports entre humains et non-humains, préoccupe au plus haut point notre Réseau. Comment « fabriquer », ensemble, un monde de « l’en-commun » où il est possible de bien vivre et où l’homme et la nature sont protégés ? Martin Luther King avait suggéré une orientation de comportement par son propos : « nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots ». Les principes de cette harmonie sont, entre autres, le respect mutuel, l’acceptation de la pluralité des opinions, des interactions dans l’ouverture et la coopération, des relations bienveillantes etc.

Notre monde, et de façon spécifique, le monde africain, connaît des situations graves de radicalisme religieux, de fanatisme et de terrorisme qui bloquent son développement. A côté des identités meurtrières, se développent des religions et des croyances meurtrières qui mènent à des fondamentalismes, des haines, des conflits et des guerres. L’unité, la cohésion sociale et la cohabitation des cultures deviennent de plus en plus difficiles alors qu’elles constituent des biens de première nécessité sans lesquels le développement de notre continent et l’épanouissement intégral de la personne humaine ne serait qu’illusion. L’humain a besoin de la paix pour s’épanouir. Dans ce contexte, la formation de la jeunesse africaine au vivre-ensemble, au dialogue interreligieux et interculturel devient une nécessité. Par ailleurs, plus que jamais, vivre ensemble, c’est aussi vivre en harmonie avec tout le Vivant. Notre intérêt pour les questions écologiques et environnementales est à la hauteur des immenses défis qui se posent dans ces domaines. Toujours attaché qu’il l’est au sacré et à l’invisible, le RJIA cherche à recueillir, auprès des grands témoins de notre temps, à travers les Voyages d’intégration africaine, ce que l’Afrique a «  à dire au reste du monde » sur la question écologique.

Le paradigme ubuntu au service de l’intégration africaine

Ces dernières années, de nombreux intellectuels africains l’ont affirmé fortement : la constitution des Etats-Unis d’Afrique est la seule voie qui ouvre des perspectives nouvelles pour le continent. L’intégration africaine est perçue comme la seule réponse convaincante au défi de la mondialisation ultralibérale et la planche de salut la plus sûre pour le continent africain. Nous pensons qu’il est possible d’explorer les richesses contenues dans ce petit mot qu’est « l’Ubuntu », pour mener aujourd’hui le combat en faveur de l’unité africaine.

En fait, le projet de l’unité africaine est en lui-même un projet Ubuntu. L’idée de l’unité africaine, c’est qu’ensemble nous serons plus forts, et c’est ensemble que nous pouvons résister aux vents et aux tempêtes internes comme externes. Bien plus, Ubuntu ravive l’idée selon laquelle le développement de l’Afrique passe par son unité. Notre manière d’être et de faire est communautaire. Il nous faut donc développer nos propres valeurs basées sur la vie communautaire et le bien-être collectif. Dans ce sens, Ubuntu représente un concentré de valeurs positives visant à l’édification d’une société de bien-être et de bien-vivre ensemble. Ubuntu permet de comprendre que c’est l’union de forces politiques, idéologiques et économiques qui permettra le développement de l’Afrique.

Ubuntu, une « ressource » à la disposition de la jeunesse africaine

Nous pensons qu’il est important de donner à la jeunesse africaine une conscience panafricaine sans laquelle aucune unité ne sera possible. Et nous voulons le faire à partir des ressources culturelles philosophiques que l’on trouve dans les traditions africaines comme le paradigme Ubuntu.

Ubuntu  est une « ressource », c’est-à-dire un potentiel, à la disposition de tous,  que nous voulons explorer, exploiter et développer pour penser les questions qui préoccupent notre monde : le bien commun, l’en-commun, la relation à soi, aux autres et au monde, le vivre-ensemble, le bien vivre, les liens à tisser avec le Vivant, etc.

C’est cela qui justifie le choix du thème de la 8ème édition des voyages d’intégration africaine : « La jeunesse africaine et afro-descendante face à l’Ubuntu: L’urgence de la construction d’un monde de l’en-commun». Selon le philosophe Sénégalais Souleymane Bachir Diagne, « Ubuntu, c’est le combat à mener aujourd’hui, sur le plan mondial ». Il convient donc de faire découvrir à la jeunesse africaine et afro-descendante ce paradigme africain des possibles. L’ambition de la 8ème édition des voyages d’intégration africaine est d’éveiller la conscience des jeunes Africains aux enjeux d’une intégration africaine fondée sur l’éthique de l’Ubuntu. Nous visons ainsi, avec la CEDEAO, à faire naître une Afrique « sans frontière, paisible, prospère et cohérente, bâtie sur la bonne gouvernance et où les populations ont la capacité d’accéder et d’exploiter les énormes ressources par la création d’opportunités de développement durable et de préservation de l’environnement ».

Le Rwanda : les raisons du choix

C’est à Kigali, au Rwanda, que se tiendra la 8ème édition des V.I.A. Près de 30 ans après le génocide des Tutsis, les Rwandais ont travaillé à « réparer » les cœurs et travaillent depuis lors, à permettre à leur pays de renaître des cendres.  Les tribunaux populaires (Gacaca)  ont permis, entre autre, d’engager une palabre créatrice, patiente et exigeante pour tenter de retisser les morceaux de tissus complètement déchiquetés de la société rwandaise. « Matrices symboliques », issues des valeurs traditionnelles endogènes, ces tribunaux Gacaca ont donné à penser, à la manière de l’Ubuntu en Afrique du Sud, que la réconciliation et la renaissance pouvaient être inscrites dans l’ordre des choses possibles.

Par ailleurs, le leadership du Président Paul Kagamé stimule aussi l’élan d’une bonne partie de la jeunesse africaine. Lors de la 8ème session du Forum régional africain pour le développement durable (FRADD), qui s’est tenue à Kigali, au Rwanda, du 3 au 5 mars 2022, Paul Kagamé a indiqué que « Construire l’Afrique que nous voulons dépend de nous». Le R.J.I.A travaille justement à promouvoir des modèles endogènes de construction ou de reconstruction de l’Afrique, de consolidation de la paix et de construction d’une Afrique unie et forte. Le R.J.I.A veut apporter sa contribution à la formation de la jeunesse africaine dans le domaine du dialogue interculturel et interreligieux dans une dynamique d’intégration africaine.

A la rencontre de la jeunesse rwandaise

La tenue de cette 8ème édition au Rwanda, sera l’occasion d’aller à la rencontre de la jeunesse rwandaise, et de mener avec elle et pour elle, des réflexions et des actions concrètes en faveur du vivre-ensemble, de la fabrique de l’en-commun, du dialogue interreligieux et interculturel dans la dynamique de l’intégration africaine.

Il faut noter que la Charte africaine de la jeunesse, nous invite à « préparer les jeunes à une vie responsable dans des sociétés libres qui militent pour la paix, l’entente, la tolérance, le dialogue, le respect mutuel et l’amitié entre les Nations et à travers tous les groupements de peuples ». La même Charte suggère de travailler à « renforcer les capacités des jeunes et des organisations des jeunes dans la consolidation de la paix, la prévention des conflits et la résolution des conflits à travers la promotion d’une éducation interculturelle, l’éducation au civisme, à la tolérance, aux droits humains, à la démocratie, au respect mutuel de la diversité culturelle, ethnique et religieuse, et à l’importance du dialogue, de la coopération, de la responsabilité, de la solidarité… »

A travers la 8ème édition en terre rwandaise, le RJIA, à travers les V.I.A, veut continuer à promouvoir le dialogue interreligieux et interculturel et à travailler à la reconstruction d’un monde de l’en-commun. Nous voulons le faire avec d’autres associations de la diaspora, notamment avec HIDAYA et PANAFRICAN STORIES. HIDAYA est une association d’éducation populaire qui a pour objet la transmission et la valorisation des créations, pratiques et savoirs panafricains et PANAFRICAN STORIES est un collectif né à l’initiative de jeunes femmes afro descendantes qui ont décidé de se réunir afin de proposer des réponses à celles et ceux qui s’interrogent sur les thématiques du continent africain.

 

Jean-Paul Sagadou

Initiateur des V.I.A


21 septembre 2022
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Ubuntu : La puissance d’éveil d’une philosophie africaine

Le philosophe Emmanuel Mounier disait que « les mots ne viennent aux réalités que lorsqu’elles sont déjà adultes ». Le mot ubuntu est une ressource qui reste encore à explorer et à exploiter. Au demeurant, ce mot a « quelque chose » à voir avec les réalités de nos vies.

L’usage déterminant et décisif qu’en ont fait Nelson Mandela et Desmond Tutu pour « retisser le lien » dans l’Afrique du Sud post-apartheid, indique à merveille que cette philosophie peut être fructueuse pour la pensée et pour l’action.

Ubuntu n’est pas une philosophie « constituée » (à la manière d’un système) mais une philosophie constituante (qui nous fait être par et avec les autres). Cette philosophie affirme le primat de l’esprit de découverte sur l’esprit de préjugé. Bien plus, c’est une philosophie, non pas seulement du vouloir vivre les uns avec les autres, mais les uns par les autres. Les jeunes togolais qui découvraient, pour la première fois, cette notion, au cours d’une session sur la fraternité et le vivre-ensemble que j’animais, semblent bien avoir compris la signification (sens et orientation) de cette philosophie, en témoigne cet étonnant propos d’un d’entre eux, à la fin de la session : « Ubuntu : ce qui commence ici  change le monde » !

Ils ont compris aussi que « Ubuntu n’est pas un cadeau du père Noël ni un paradis octroyé » (Joseph Ki-Zerbo), mais bien une tâche à poursuivre ! Ils ont promis de poursuivre cette tâche (ou ce « combat » pour parler comme le philosophe Souleymane Bachir), en commençant par mettre en place une plateforme d’échange sur WhatsApp dénommée « UBUNTU- VIE ». « VIE », car la leur se construit, depuis de nombreuses années, grâce et par « l’Association Vivre dans l’Espérance », qu’anime avec passion et amour, la Sœur Marie Stella Kouak.

Jean-Paul Sagadou

 


5 mars 2022
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Édith AKAKPO et « Nos Racines Noires » : La passion d’une jeune togolaise pour l’Afrique.

Édith AKAKPO est une formidable jeune dame togolaise qui porte l’Afrique au cœur. Militante panafricaine du Groupe Panafricain de Réflexion en Synergie (GPRS), depuis 2016 son ambition est de travailler à la promotion de la fierté noire et de l’unité peuples d’Afrique, à travers un projet dénommé « Nos Racines Noires ». Avec elle, « l’espoir est permis », pour reprendre des mots de Mélina Seymour dans un échange de mail que j’ai avec elle au sujet du projet d’ Édith AKAKPO. Il nous reste à nous armer du maximum d’énergie pour accompagner les nouvelles générations, à l’image d’Edith Akakpo, pour qu’elles puissent réaliser leurs rêves. Mais les accompagner, c’est d’abord les interroger sur leurs ambitions, les écouter ensuite et enfin, voir avec elles comment avancer ensemble, dans un esprit ubuntu.

JP- Sagadou : Nous avons fait connaissance, il y a quelques temps, car tu découvert notre Réseau de jeunes pour l’intégration africaine qui organise les Voyages d’intégration. Peux-tu te présenter aux lecteurs de notre site internet ?

Édith AKAKPO : Bonjour aux lecteurs du site internet du RIJA. Je me nomme Édith AKAKPO et je suis de nationalité togolaise, je suis juriste de formation, oratrice, écrivaine amateure mais également panafricaine.

JP- Sagadou : Tu es une jeune femme passionnée de l’Afrique. D’où vient cette passion ?

Édith AKAKPO : Ma passion pour l’Afrique est née de mes lectures. Mon père était un professeur qui accordait beaucoup d’importance à l’instruction scolaire et à l’éducation. Il m’a initié à la lecture dès l’âge de 6 ans. Au fil du temps, je me suis construite ma propre bibliothèque et j’ai commencé à prendre goût à la littérature africaine. J’ai énormément lu des auteurs comme Aimé Césaire, Diop, Ahmadou Kourouma, Sembène Ousmane, Senghor et bien d’autres. J’ai derechef pris corps aux inégalités qu’ils dénonçaient dans leurs ouvrages et j’ai répondu, dès ce moment à ma manière, à l’appel qu’ils lançaient  afin de valoriser dignement les cultures africaines.

JP- Sagadou : Quel regard portes-tu sur la jeunesse africaine aujourd’hui ? Que souhaites-tu pour elle et qu’attends-tu d’elle ?

Édith AKAKPO : La jeunesse africaine contemporaine s’éveille. Cela se sent par les événements de prise de conscience et de débat organisés ici et là. Dès qu’on s’ouvre et qu’on s’associe à un cercle de jeunes, on se rend compte qu’on n’est pas « seul » et que, d’une manière ou d’une autre, nos frères et sœurs africains de la même tranche d’âge que nous, nous soutiennent. Cette jeunesse se heurte pourtant à quelques obstacles, ce qui est tout à fait normal lorsque l’on emprunte le chemin de la voie de la prise de conscience. La jeunesse africaine doit s’armer de force et donner le meilleur d’elle-même, afin de conduire l’Afrique vers le point culminant de son développement.

JP- Sagadou : Tu portes un projet dénommé « Nos Racines Noires ». De quoi s’agit-il exactement ?

Édith AKAKPO : « Nos Racines Noires », est sera une plateforme numérique. Un site internet ou un blog comme on le dit dans le jargon, qui mettra en exergue toutes les icônes noires qui ont marqué l’histoire des Noirs en général. Ce site aura également un volet mensuel, qui mettra les projecteurs sur une personnalité noire ayant fait ou faisant des actions, qui ont impactées ou qui impactent encore le continent. Disons que cette plateforme est un cahier d’histoire des personnalités noires les plus louables du temps passé et des temps modernes.

JP- Sagadou : Concrètement, que comptes-tu proposer à travers ce projet ?

Édith AKAKPO : Ce projet propose d’éduquer les lecteurs sur l’estimation de leurs identités en tant que noir vivant au 21ème siècle. L’estime de soi s’acquière aussi par une bonne connaissance du passé et des figures qui ont marqué, de façon particulière, l’histoire du continent.  Aimé Césaire avait raison d’écrire que «la voie la plus courte vers l’avenir est toujours celle qui passe par l’approfondissement du passé ». A travers ce projet, je lutte pour la valorisation de nos imaginaires, de nos symboles et de notre histoire, en tant qu’Africains. Vous lisez, vous apprenez, vous prenez des fois même note, vous prenez conscience et vous agissez pourquoi pas. Lire, apprendre, prendre conscience et agir : voilà des enjeux importants pour la jeunesse africaine.

JP- Sagadou : «Un jour, l’Afrique écrira sa propre histoire », disait Patrice Emery Lumumba ? Comment cette phrase résonne-t-elle dans le cœur et dans l’esprit de la jeune fille africaine que tu es ?

Édith AKAKPO : J’ai lu cette phrase, pour la première fois, dans un des livres de mon père, quand j’avais 10 ans. J’ai senti comme un appel, comme une mission, voire une fierté. Lumumba, voulait nous faire comprendre que ça prendra le temps que ça prendra, mais nous y arriverons.

JP- Sagadou : As-tu un message à adresser aux jeunes du « Réseau des Jeunes pour l’Intégration Africaine (RJIA) ? »

Édith AKAKPO : D’abord féliciter les jeunes de ce réseau pour les actions déjà menées et les encourager pour les projets futurs qu’ils prévoient mettre en route. C’est du bon boulot. J’en suis juste énormément fière.

JP- Sagadou : Un dernier mot ?

Édith AKAKPO: Je dirai aux lecteurs d’apprendre à leurs enfants, à épouser dignement nos racines africaines.  Je les invite à découvrir bientôt, le site « Nos Racines Noires ». Ensemble, nous réaliserons de grandes choses pour l’Afrique. C’est une conviction.

 

 

 


17 février 2022
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Ubuntu : les racines d’une vision nouvelle pour l’Afrique

Depuis plus de 20 ans, je lis le philosophe Emmanuel Mounier, le promoteur du personnalisme communautaire. Il se trouve que chez Mounier, le problème de l’Autre, la question de notre relation réciproque est au cœur de sa pensée. Mounier m’a appris que c’est dans la rencontre avec l’autre, dans la confrontation avec lui qu’on se découvre. Un peu comme Socrate, il refusait de concevoir une vérité qui ne passe pas par les autres. Le personnalisme communautaire de Mounier, proclame qu’en dehors de moi, il existe d’autres personnes et que je dois faire des efforts pour les rencontrer.

 

En lançant les Voyages d’Intégration Africaine (V.I.A) en 2009, à partir du Togo pour la jeunesse africaine, j’étais habité par la pensée de ce philosophe pour qui dit « chacun n’a sa vérité que relié à tous les autres ». Mais, même si je sais que Mounier a séjourné en Afrique, qu’il a écrit un livre intitulé l’Eveille de l’Afrique noire dont j’ai eu la joie de préfacer la réédition, j’étais en quête d’un mot, d’un concept qui puisse offrir la légitimité d’un point de vue africain sur l’Afrique, la quête d’une pensée africaine ancrée dans le contexte de la modernité et attentive à l’actualité douloureuse du continent africain. La légitimité de penser avec les jeunes africains les situations de l’Afrique à partir de leurs propres concepts et catégories. J’ai trouvé ce mot dans celui d’Ubuntu. Mais que signifie-t-il ? (I). En quoi cette notion peut être fructueuse pour envisager la renaissance africaine (II), quelle est son actualité de ce concept (IV) et quels sont les chantiers qu’il engage à explorer (V).

I. Que signifie le mot Ubuntu ?
  1. Nelson Mandela : l’homme de l’Ubuntu

Le 10 décembre 2013, au stade de Soweto, à Johannesburg. Devant plus de quarante mille personnes, Barack Obama rend hommage à Nelson Mandela, le père de la nation arc-en-ciel décédé cinq jours plus tôt. Il salue en lui l’homme de l’Ubuntu, « un mot déclare-t-il, qui incarne le plus grand don de Mandela, celui d’avoir reconnu que nous sommes tous unis par des liens invisibles, que l’humanité repose sur un même fondement, que nous nous réalisons en donnant de nous-mêmes aux autres et en veillant à leurs besoins ». Pouvant être traduit par « je suis parce que nous sommes », Ubuntu appréhende l’individu dans sa relation avec les autres. Le vocable « Ubuntu » appartient au groupe ethnique des Bantous (ensemble de peuples africains parlant plus de 400 langues apparentées ; – Lingala, swahili, Kikongo, zulu, etc..). Il a été popularisé par Mgr Desmond Tutu et Nelson Mandela au cours des travaux de la Commission Vérité et Réconciliation, qui a permis à l’Afrique du Sud d’organiser et de gérer la transition de la période d’Apartheid vers la démocratie pluraliste. La CVR s’est inspirée de l’Ubuntu et non pas de la démocratie occidentale. La défaite de l’apartheid et son corollaire, l’élection démocratique de Nelson Mandela en tant que président d’Afrique du Sud, ont été considérés comme des moments décisifs où a pu être redessinée une vision nouvelle pour l’avenir de l’Afrique. Le successeur de Mandela, Thabo Mbeki, dans son ouvrage, Le temps est venu pour l’Afrique, considère cette époque comme inaugurant une nouvelle étape dans l’histoire de l’Afrique, le temps de la renaissance.

  1. Ubuntu : un appel à l’unité et à la solidarité

Ubuntu dit que le progrès, l’amélioration, l’évolution, le développement ne peuvent être l’œuvre d’une personne, qu’il faut plutôt s’associer, se mettre à plusieurs. C’est donc un appel à l’unité, à l’amour, à la dignité, à l’harmonie. Ubuntu enseigne que le moteur de l’histoire n’est pas forcément dans l’affrontement et dans la compétition, mais dans la collaboration et la coopération. Il considère que l’association (le fait de s’associer pour faire une chose) est une forme plus évoluée pour l’être humain que l’éclatement et l’isolement. L’association est un marqueur de progrès pour l’humanité. Ubuntu enseigne qu’on ne peut pas être heureux tout seul. C’est ce qu’enseigne l’histoire de l’anthropologue américain et les enfants africains que vous avez peut-être déjà entendue : « un anthropologue qui se trouvait dans la tribu Xhosa d’Afrique australe. Afin de mieux étudier le modèle social de la communauté, il proposa un jeu aux enfants. Il avait disposé au pied d’un arbre une corbeille de fruit et annonça : « le premier d’entre vous qui arrive au panier de fruit remportera tous les fruits pour lui ». Alors qu’il s’attendait à les voir courir pour remporter le cadeau proposé, les enfants se tinrent la main et avancèrent ensemble vers la corbeille. Intrigué l’anthropologue leur demanda pourquoi ils agissaient de la sorte. Ce à quoi, un enfant lui répondit : « Ubuntu » puis compléta au regard éberlué de l’anthropologue « Comment pourrais-je être heureux si les autres sont tristes et n’ont rien ? Ubuntu, je suis parce que nous sommes » Ubuntu est contre la concurrence exacerbée où les faibles et les pauvres sont écrasés. Dans la perspective de l’Ubuntu, connaître le succès n’est pas un grand bien si on y parvient aux dépens des autres et en étant agressivement compétitif. En fait, « nous ne nous développons pas sans qu’il y ait compétition, mais une compétition qui n’admet pas l’autre et n’a pas besoin de l’autre est barbare et destructrice » (Cf. Rowan Williams, cité par Timothy Radcliffe, pourquoi donc être chrétien, p. 197)

  1. Ubuntu : un appel à l’unité et à la solidarité

Ubuntu dit que le progrès, l’amélioration, l’évolution, le développement ne peuvent être l’œuvre d’une personne, qu’il faut plutôt s’associer, se mettre à plusieurs. C’est donc un appel à l’unité, à l’amour, à la dignité, à l’harmonie. Ubuntu enseigne que le moteur de l’histoire n’est pas forcément dans l’affrontement et dans la compétition, mais dans la collaboration et la coopération. Il considère que l’association (le fait de s’associer pour faire une chose) est une forme plus évoluée pour l’être humain que l’éclatement et l’isolement. L’association est un marqueur de progrès pour l’humanité. Ubuntu enseigne qu’on ne peut pas être heureux tout seul. C’est ce qu’enseigne l’histoire de l’anthropologue américain et les enfants africains que vous avez peut-être déjà entendue : « un anthropologue qui se trouvait dans la tribu Xhosa d’Afrique australe. Afin de mieux étudier le modèle social de la communauté, il proposa un jeu aux enfants. Il avait disposé au pied d’un arbre une corbeille de fruit et annonça : « le premier d’entre vous qui arrive au panier de fruit remportera tous les fruits pour lui ». Alors qu’il s’attendait à les voir courir pour remporter le cadeau proposé, les enfants se tinrent la main et avancèrent ensemble vers la corbeille. Intrigué l’anthropologue leur demanda pourquoi ils agissaient de la sorte. Ce à quoi, un enfant lui répondit : « Ubuntu » puis compléta au regard éberlué de l’anthropologue « Comment pourrais-je être heureux si les autres sont tristes et n’ont rien ? Ubuntu, je suis parce que nous sommes ». Cette histoire n’a pas d’ancrage historique. On ne sait pas exactement quel anthropologue aurait proposé ce jeu à ces enfants, ni l’auteur qui rapporte cette histoire, encore moins à quel moment cette histoire se serait passée. Ce flou historique, n’empêche pas d’apprécier « l’impact métaphorique de ce conte universel, accessible à toutes et tous ».

Ubuntu est contre la concurrence exacerbée où les faibles et les pauvres sont écrasés. Dans la perspective de l’Ubuntu, connaître le succès n’est pas un grand bien si on y parvient aux dépens des autres et en étant agressivement compétitif. En fait, « nous ne nous développons pas sans qu’il y ait compétition, mais une compétition qui n’admet pas l’autre et n’a pas besoin de l’autre est barbare et destructrice » (Cf. Rowan Williams, cité par Timothy Radcliffe, pourquoi donc être chrétien, p. 197)

  1. Ubuntu : Une éthique de vie.

L’Ubuntu est d’abord une éthique de vie. Une manière d’être. Un peu comme quand on dit « hommes intègres ».  C’est tout une philosophie et derrière l’expression « d’hommes intègres », il y a les valeurs de l’Ubuntu : la justice, l’égalité, l’intégrité, la solidarité, la liberté, le partage, l’intérêt collectif. Plus précisément, Ubuntu est un état d’esprit ou un art de vivre qui décrit le fait d’aller spontanément vers l’autre. L’Ubuntu est donc un savoir-être, une pratique de la fraternité au quotidien : c’est le fait d’aller vers l’autre avant même que celui-ci en formule la demande. La philosophie d’Ubuntu reconnaît non seulement la diversité mais surtout la complémentarité de l’humanité. C’est une base solide pour construire une société d’équité, de solidarité, de fraternité et de promotion de l’excellence collective.

  1. Ubuntu ou le cogito africain

Ubuntu est le produit d’une vision africaine du monde basée sur le relationnel et l’interrelationnel. Comme vous le savez, la rationalité cartésienne a été considérée comme représentative de l’individualisme occidental moderne (« Je pense, donc je suis »). Le concept Ubuntu modifie radicalement cette doctrine de l’individualisme et affirme que le statut de la personne dépend de sa relation aux autres. « Je suis, parce que nous sommes ». Le cogito cartésien est sensé produire un type d’homme qui soit à l’aise dans les efforts, la volonté, la pensée, l’organisation, le calcul, la prévision, le discours clair et distinct. Le cogito ubuntu, quant à lui, est sensé produire un type d’homme qui soit à l’aise dans les valeurs de la justice, de l’égalité, de la solidarité, de la liberté, du dialogue, du partage, de l’intérêt collectif, etc. L’objectif principal d‘Ubuntu est d’établir des relations harmonieuses entre les peuples et les générations pour le bien de tous. L’Ubuntu vise à construire une communauté, à lier les gens dans un réseau de relations réciproques. L’Ubuntu est la capacité dans la culture africaine d’exprimer la compassion, la réciprocité, la dignité, l’harmonie et l’humanité dans l’intérêt de la construction et du maintien de la communauté avec justice et attention mutuelle. Ubuntu parle de notre interconnexion, de notre humanité commune et de la responsabilité mutuelle qui découle de notre lien profondément ressenti. Ubuntu est la conscience de notre désir naturel de reconnaître nos frères humains, de travailler et d’agir les uns envers les autres avec le bien commun au premier plan de nos esprits. Ubuntu signifie l’humanité au sens d’une mise en relation avec sa propre humanité et d’une conscience que cette dernière passe par l’humanité de l’autre[9]. C’est donc un appel à la construction d’une humanité créée collectivement. On peut avoir la preuve de sa signification lorsqu’on étudie les expressions idiomatiques (adverbes et expressions) comme « avec une main on nettoie l’autre », « le chef devient chef avec le peuple », « un homme est un homme par les autres hommes ». Celles-ci argumentent en faveur de l’idée principale de l’ubuntu, qui est que « je suis parce que tu es », ou « je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous ».

Au final, dire que « je suis ce que je suis parce que vous êtes ce que vous êtes » change totalement le modèle d’identification et de prise en charge de sa conscience. Ici, ce qui se joue, c’est l’interdépendance des différentes sphères de l’existence et des différents êtres humains. Il y a aussi d’autres proverbes pour le dire : « Pour qu’un enfant grandisse, il faut tout un village » ou « L’homme ne naît pas ‘je’, il naît ‘nous’ » ou « L’homme, c’est les autres » «  ou « Un seul pied ne trace pas un chemin » ou encore « Si tu n’as pas de compagnon, ton humanité n’est pas complète ».

II. Pourquoi faut-il s’intéresser au concept Ubuntu ?
  1. Parce qu’il favorise la réconciliation et la cohésion sociale:

Ubuntu est au cœur de l’idée de réconciliation. Cette philosophie a été utilisée pour régler les différends et les conflits à différents niveaux sur le continent. La CVR en Afrique du Sud est devenue un phare dans le monde entier pour sa tentative d’apporter la paix et la réconciliation politique dans le pays. Ubuntu autorise la résilience, c’est-à-dire la capacité de faire face aux adversités de la vie, de transformer la douleur en force motrice pour se surpasser, et en sortir fortifié. Ubuntu peut aider au renforcement de la coexistence pacifique entre des personnes d’identités ethniques, raciales, politiques, économiques et culturelles différentes. Ubuntu déploie un système sociopolitique qui implique le dialogue et la possibilité de réconcilier des forces antagonistes en les orientant vers un changement social positif. En Afrique du Sud, il a permis de réaliser ce qu’on a appelé le « miracle de la solution négociée ».

  1. Parce qu’il accorde la primauté à la rationalité relationnelle.

Considérer que l’homme est essentiellement relationnel remet en question la conception individualiste et égocentrique de l’être humain qui prévaut dans nos sociétés. L’efficacité de l’Ubuntu vient donc de la primauté qu’il accorde à la rationalité relationnelle. C’est dans la dépendance et l’interdépendance mutuelle que nous accédons à la plénitude de notre humanité.

  1. Parce qu’il autorise une plus grande connaissance de l’homme

L’éthique africaine de l’Ubuntu peut contribuer de manière très importante à une nouvelle connaissance de l’homme. L’apport principal du concept ubuntu consiste à affirmer qu’en tant qu’êtres humains, nous dépendons d’autrui pour atteindre le bien-être. C’est dans la réalité de notre dépendance et interdépendance mutuelle que nous accédons à la plénitude de notre humanité. Ubuntu lutte contre la toute-puissance du profit dans les relations économiques humaines en soulignant que, pour les sociétés africaines, la solidarité communautaire l’emporte de loin sur la poursuite individuelle d’une richesse accumulée au dépens de la communauté. Dans l’éthique de l’Ubuntu où les gens ont une tendance naturelle à s’occuper les uns des autres, il ne pouvait y avoir de relations économiques basées sur une course au profit de manière compétitive. La prédominance de l’intérêt individuel et de l’appât du gain au cœur de l’éthique capitaliste et individualiste est incompatible avec l’Ubuntu, pour lequel le principe de base des relations économiques humaines réside avant tout dans l’attention aux autres et dans le souci de leur bien-être. Ubuntu proclame un message sur la nature humaine qui offre une alternative aux notions occidentales d’individualisme. La renaissance de l’Afrique nécessite que nous soyons capables de transcender l’individualisme pour former une communauté globale. Dans l’univers ubuntu, aucun d’entre nous ne peut avoir une identité totalement autosuffisante, hermétiquement fermée aux autres. Un moi cartésien, fondé sur sa propre conscience de soi, est pure illusion. Depuis Descartes, la civilisation européenne a eu tendance à favoriser une certaine façon d’envisager l’être humain, comme être solitaire dont l’existence est fondée sur la conscience. Aujourd’hui, on a même transformé, le « Je pense donc je suis » en « J’achète, donc je suis » ! Ubuntu nous suggère d’envisager les choses autrement. Quand on dit, « Je suis, parce que nous sommes », on laisse entendre que l’identité n’est pas une possession solitaire. Au contraire, elle est donnée dans l’appartenance à une communauté.  On devient une personne en s’intégrant à la communauté. Et, développer son individualité en interaction avec les autres n’empêchent pas d’être soi.

  1. Parce qu’il permet la mise en place d’une économie solidaire

Ubuntu peut nous permettre de mettre en place une « économie solidaire » ou une « économie relationnelle », c’est-à-dire une économie où les personnes sont plus importantes que les choses et où les relations interpersonnelles sont plus importantes que l’économie matérielle. Comme vous le savez, la mondialisation dans laquelle nous sommes embarqués privilégie la logique du profit, souvent sans égard pour les besoins fondamentaux. Le système économique mondiale confond « les arbres secs des statistiques avec la forêt vivante du développement » (J. Ki-Zerbo). Autrement dit, au Nord comme au Sud, c’est une portion de la société qui détient les richesses et la masse vit dans la misère.  Du coup, il y a des gens qui crèvent de faim au milieu d’immenses richesses accaparées par une poignée de gloutons. Quand dans un pays, 10% de la population contrôlent 50% des revenus, le rêve de l’Ubuntu devient un cauchemar. Avec Ubuntu, on est au cœur de ce que l’économiste togolais Kako Nubukpo appelle les « trois piliers de la vie africaine », à savoir la réciprocité, la redistribution et l’échange. Ces trois piliers structurent les rapports sociaux en contexte africain et ont du mal à s’allier avec les programmes de développement imposés de l’extérieur. La réciprocité se caractérise par le fait qu’entre deux acteurs A et B en économie, il n’y a pas un intérêt mais un « esprit commun » qui les pousse à échanger. « Je dois accepter d’être en relation avec un autre. Je suppose en lui vendant quelque chose qu’il va me donner l’équivalent, c’est-à-dire la contrepartie de l’échange ». Les relations économiques doivent être des relations d’assistance réciproque. La vision du monde que suggère la notion d’Ubuntu pourrait concourir à produire en Afrique des institutions inclusives et solidaires. L’économie doit produire non seulement des biens, mais aussi des liens sociaux et les liens à leur tour peuvent produire des biens. Il y a interaction entre « liens » et « biens ».

  1. Pour renouveler nos modes de gouvernance

Sur le continent africain, depuis les indépendances, les formes de gestion du pouvoir et de gouvernance instaurées, ici et là, ont créé un large fossé entre le peuple et ses dirigeants, entraînant une intensification des conflits violents au sein du peuple africain. Il s’ensuit que pour que la paix règne sur le continent, l’appel à une renaissance africaine doit inclure la demande de cessation des régimes répressifs, de l’exploitation et de l’exclusion sociale de l’État postcolonial et de ses liens impérialistes.  Il doit mettre en place une politique d’inclusion et de sécurité humaine pour tous. La renaissance africaine doit conduire à la restitution du pouvoir au peuple si l’on veut que la renaissance devienne une réalité.  Sans l’autonomisation des peuples africains grâce à leurs héritages culturels, qui incluent les héritages de la philosophie Ubuntu, la vie politique dans les États africains postcoloniaux aura du mal à apporter une véritable réconciliation et une paix durable aux peuples du continent.

  1. Pour développer de nouvelles relations humaines.

Depuis la philosophie des Lumières, la pensée occidentale a eu tendance à diviser pour mieux régner (humain/nature, masculin/féminin, électeur/élu, médecin/patient…). Cette manière de voir les choses semble aujourd’hui dépassée et nous avons besoin de nouveaux liens, de développer de nouvelles relations à tous les niveaux. Je donne un exemple : La séparation entre le masculin et le féminin est devenu insupportable pour notre monde. Ubuntu veut nous « relier » les uns avec les autres. Je que pense la valorisation de la philosophie Ubuntu nous permet de prendre conscience de ce qu’on appelle « la puissance féminine », de transcender les sexes. Ubuntu laisse entendre que la pensée de beaucoup de peuples africains est fondée sur l’expérience que toutes les choses sont reliées entre elles pour former des paires d’éléments complémentaires. Dans la vie, il y a des contraires, mais ils ne sont pas antagonistes : homme et femme, masculin et féminin, espérance et désespérance, bien-être et mal-être, monde visible et monde invisible, tout cela forme des paires d’éléments qui s’alternent, s’interfèrent, s’opposent, mais dépendent toujours les uns des autres. Chez les Massaï (Tanzanie, Kenya) par exemple, la femme est l’être le plus grand, le plus puissant, le plus précieux. Selon eux, elle incarne la Vie ; elle est la colonne vertébrale de la famille et donc de la société. Elle est la mère de tous les pères, de tous les enfants, de tout le monde. La femme est centrale. C’est aussi elle qui ordonne la tenue de l’importante cérémonie du nom ou encore elle qui allume le premier feu dans une maison. Cette vision Ubuntu de la place de la femme et des rapports entre le féminin et le masculin me semble particulièrement stimulante pour penser la question du vivre-ensemble dans le contexte africain.

  1. Renouveler la démocratie

Il n’y a démocratie que là où des citoyens s’associent pour dépasser leurs oppositions et revendiquer le pouvoir de se gouverner eux-mêmes. C’est important pour l’Afrique d’expérimenter des imaginaires et des formes de pouvoir capables de redonner à l’action politique de la légitimité et de l’efficacité. Ubuntu peut être le socle à partir duquel, on pense une démocratie dans laquelle la politique ne se vit pas comme une profession, mais comme une responsabilité partagée ; et où, pour qu’une décision soit légitime, tous ceux qu’elle concerne doivent pouvoir participer réellement à sa construction. Nous avons besoin de démocraties où la décision est une œuvre collective et non plus le fait d’un petit groupe de leaders ou de savants isolé du nombre. Nos Etats, hérités de la colonisation, sont des fabrications européennes, qui nous ont imposé une conception de la nation qui n’est pas toujours en adéquation avec la sensibilité subsaharienne

III. L’actualité d’un paradigme africain

Ces dernières années, de nombreux intellectuels africains ont évoqué le concept Ubuntu comme une notion fondamentale pour envisager le monde autrement.

Selon Joseph Ki-Zerbo, « … L’humanisme africain (Ubuntu) est un trésor inappréciable qui justifie l’afflux d’étrangers riches ou pauvres, épuisés par la canicule existentielle qui affecte les pays du Nord. C’est peut-être le bien, le service, le don le plus précieux que l’Afrique ait à offrir au monde, un don convertible en capital. ». Ubuntu est un mot qui peut nous nous aider à guérir les maux du monde contemporain, c’est le collectif humain solidaire. Ki-Zerbo pensait même que nous devrions porter au sommet de l’agenda et des luttes sociales planétaires d’aujourd’hui, le concept, la question, la cause, le paradigme d’ubuntu comme un antidote à la mercantilisation de l’homme par le néolibéralisme et la société de marché. Il le concevait comme un « outil performant » pour faire la paix. Pour lui, « Ubuntu peut aider à forger un bloc sans faille contre l’exclusion, l’apartheid et le mépris ».

L’économiste sénégalais Felwine Sarr parle d’Ubuntu comme d’un « code philosophique et éthique » sur lequel Nelson Mandela s’est appuyé pour faire advenir le possible dans l’Afrique du Sud post-apartheid. La philosophe Séverine Kodjo-Grandvaux signale qu’Ubuntu permet la recherche permanente de la conciliation et le refus de la vengeance.

Pour le philosophe Sénégalais Souleymane Bachir Diagne « l’exigence ubuntu est une exigence qui s’adresse à tous » dans la mesure ubuntu signifie « faire humanité ensemble, réaliser notre humanité dans la réciprocité ».  Diagne propose de retrouver le sens de l’ubuntu pour trouver des solutions aux crispations identitaires de notre temps. Il suggère même de s’appuyer sur la notion d’Ubuntu pour renouveler notre réflexion sur l’universel en indiquant que le terme Ubuntu signifie « devenir humain ensemble, l’un avec l’autre et dans la réciprocité ». Pour lui, des « imaginaires nouveaux sont à l’œuvre » dans notre monde et il présente le concept ubuntu comme « un concept de justice transitionnelle » qui a permis à l’Afrique du Sud de résoudre ses problèmes d’après apartheid.

En 2006, le Pasteur Samuel KOBIA, alors secrétaire général du Conseil œcuménique des Eglises a publié un livre sous le titre : « Le courage de l’Espérance. Les racines d’une vision nouvelle pour l’Église et sa vocation en Afrique ». Interrogé par un journal en ligne sur les raisons qui l’ont poussée, voici ce qu’il écrit, entre autres : « Je suis convaincu que l’Ubuntu est la source d’espérance pour l’Afrique parce que c’est affirmer qu’aussi longtemps que nous, Africains, nous faisons confiance les uns aux autres et aussi longtemps qu’il y aura des ressources pour une partie de notre communauté, même ceux qui n’ont pas de ressources matérielles ne seront pas condamnés à mourir de faim. Tout l’Ubuntu est résumé dans le dicton : « Je suis parce que nous sommes, et puisque nous sommes, je suis » ». Et il ajoute : « Et je pense que si nous développons cette idée, si nous l’interprétons et la traduisons dans nos vies et dans nos communautés, nous pourrons accomplir beaucoup plus, et cela créera une Afrique meilleure » (Cf. theologia.fr).

Suite à leur rencontre à Kampala, en juillet 2019, les évêques d’Afrique et de Madagascar ont publié un Document dans lequel ils présentent Ubuntu comme une pratique culturelle traditionnelle africaine porteuse de valeurs (cf. n° 141).

Enfin, dans son encyclique « Fratelli Tutti » le pape François reprend, presque mot pour mot, la signification du mot ubuntu : « Chacun de nous est pleinement une personne lorsqu’il fait partie d’un peuple ; en même temps, il n’y a pas de peuples sans respect de l’individualité de chacun » (n° 182). En fait, ce n’est pas très étonnant, puisque, à la fin de son texte, le Pape indique que dans le cadre de sa réflexion sur la fraternité universelle, il s’est senti stimulé, entre autres, par Desmond Tutu. Le lauréat du prix Nobel de la Paix est donc présent dans l’encyclique du pape. Les idées du Pape François sur la fraternité et l’amitié sociale soulignent l’urgence de l’Ubuntu dans notre contexte actuel, où le tissu de l’humanité est déchiré par divers conflits, des divisions idéologiques.

Dépourvus d’un horizon commun fédérateur, notre peur des autres nous pousse à construire des murs (26-27, 37, 41), affaiblissant ainsi notre appartenance à une famille commune. Pourtant, nous sommes dans le même bateau (35), d’où l’impératif de construire une communauté de solidarité et d’appartenance. « Les montagnes ne se rencontrent pas, mais les gens le font », dit un proverbe swahili. Un des principes fondamentaux de l’Ubuntu, c’est qu’il reconnaît la centralité de la rencontre avec l’autre. Pour le Pape François, la fraternité repose sur une culture de rencontres authentiques dont la condition préalable est l’ouverture créative à l’autre (50). François propose un nouveau chemin vers une culture de la fraternité fondée sur une « rencontre de miséricorde » (83). S’inspirant de la parabole du bon Samaritain, il souligne la responsabilité de l’amour des autres à partir de notre Ubuntu commun. Cet amour construit une fraternité universelle au-delà des considérations de statut, de sexe, d’origine ou de lieu de résidence de ses destinataires (107, 121). Tout cela illustre le fait qu’Ubuntu est cimentée par un amour social inclusif qui transcende les barrières étroites, les intérêts et les préjugés (83). Pour François, la mutualité radicale d’Ubuntu est réalisable grâce à l’amour sans frontières qui transforme l’humanité en une communauté de voisins sans frontières. Comme la philosophie Ubuntu, François plaide pour une prime sociale sur les droits et les devoirs en raison de la relationnalité de l’humanité, dont la manifestation la plus profonde est la capacité à transcender le soi et à créer une solidarité de service des autres (87, 88, 111). Si « je suis parce que nous sommes », alors la vraie fraternité ne laisse personne derrière elle (108) parce que nous sommes sauvés ensemble et que nous sommes responsables de la vie de tous (137). « Si la maison de mon voisin est en feu, je ne peux pas dormir tranquille », dit un autre proverbe africain. Dans l’esprit de l‘Ubuntu, la véritable fraternité évite le « narcissisme local » qui restreint l’esprit et le cœur (146-147). La fraternité authentique crée une famille de nations, fondée sur l’hospitalité et la gratuité (139, 141) ; elle reconnaît les droits de tous les peuples, communautés et groupes dans les sphères privées et sociales (118, 124, 126).

Outre la rencontre, un autre synonyme de l’Ubuntu est le dialogue. Le dialogue favorise l’amitié sociale parce qu’il respecte la différence d’opinions et de points de vue. Le dialogue est ouvert aux autres, reconnaît notre appartenance commune et est animé par la recherche commune de la vérité, du bien commun et du service des pauvres (205, 230). C’est sur lui que repose la possibilité d’une paix fondée sur la vérité (228).

Cette culture du dialogue et de la rencontre transcende les différences et les divisions, mais elle est ouverte à tous et offre de nouvelles possibilités et de nouveaux processus de style de vie, d’organisation sociale et de rencontre (215-217 ; 231). En tant que forme de bonté, l’amitié sociale privilégie l’amour pour les pauvres, les vulnérables et les plus petits (224, 233, 235).

Comme mentionné, Ubuntu donne la priorité au pardon et à la réconciliation, en particulier lorsque des actes répréhensibles ont rompu l’harmonie sociale. Francis est d’accord : L’amitié sociale valorise le pardon et la réconciliation, non pas comme des mécanismes permettant d’oublier ou de tolérer l’injustice et l’oppression, mais comme des moyens de résoudre les conflits par le dialogue (241, 244, 246, 251). Comme le dit Tutu, la poursuite de la justice n’a « aucun avenir sans pardon ». (cf. FT, 250, 252).

IV. Quelques chantiers à explorer
  1. Ubuntu et la question du vivre-ensemble 

Sur le continent africain, il y a une urgence à créer les conditions d’un vivre-ensemble qui permette le développement du continent. Cette urgence s’explique par le fait qu’en Afrique l’Etat postcolonial échoue à penser le problème politique du vivre-ensemble. Or, le vivre-ensemble est le problème politique central dans l’Afrique d’aujourd’hui. Lors des Ateliers de la pensée à Dakar, en 2017, Souleymane Bachir Diagne nous a dit qu’il y a deux urgences qui s’imposent à la pensée africaine contemporaine : la réinvention d’un sens africain du pluralisme religieux et celle du sens africain du pluralisme culturel. En d’autres termes les deux urgences en question sont le dialogue interreligieux et le dialogue interculturel. En déclarant, « je suis parce nous sommes », la philosophie d’Ubuntu reconnaît non seulement la diversité mais surtout la complémentarité de l’humanité. C’est une base solide pour construire une société d’équité, de solidarité, de fraternité et de promotion de l’excellence collective.

  1. Ubuntu pour penser de nouveaux modèles de développement 

Le modèle de développement que l’Europe a imposé à l’Afrique, qu’il soit de type socialiste ou libéral, repose sur l’individualisme. La réalité est que l’Afrique fonctionne sur le modèle communautaire. On comprend pourquoi quelqu’un comme Julius Nyerere a cru bon de susciter un autre modèle fondé sur la communauté qu’il a appelé « Ujaama ». A voir de près, les économistes africains actuels poussent à réinvestir ce modèle communautaire. Le temps est arrivé où la majorité des gens sur la planète ne souhaitent plus être « développés », « modernisés » (à la manière occidentale), mais ils désirent prendre en main leur vie, leur futur et ils ne plus être les marionnettes de programmes de développement conçus pour eux. Concrètement en quoi Ubuntu peut apporter au processus de développement de l’Afrique et à la renaissance du continent ? Je pense qu’on peut s’appuyer sur ce concept pour faire face aux questions liées à la corruption, au détournement, à la trahison, au tribalisme, etc., car, ce qui rend encore plus intéressante cette philosophie de vie africaine qu’est le Ubuntu est que c’est un concept personnel qui pousse celui l’adopte à donner la priorité, non à ses propres intérêts, mais à ceux de la communauté à laquelle il appartient. Il nous pousse à percevoir notre bien être comme étant tributaire de celui de notre communauté. Il nous permet de trouver une autre voie de développement éloigné des modèles habituels.

  1. Ubuntu pour favoriser une éthique politique 

Ubuntu est un concept de la philosophie politique. Il nous dit que pour atteindre le bonheur, rien n’est plus utile à l’homme qu’un autre homme guidé par la raison, donc rien de plus souhaitable que de vivre dans une société démocratique. Sur le continent, nous pouvons réinventer la politique en nous appuyons sur ce concept. L’usage politique contemporain le plus significatif et le plus marquant du concept d’Ubuntu est celui qu’en fit la commission Vérité et Réconciliation (CVR), présidée par Desmond Tutu lui-même. Ubuntu peut aider à fabriquer un monde en partage, un monde solidaire, un monde de l’en-commun. Je pense aussi qu’investir le concept Ubuntu ou des notions équivalentes, peut aider à accéder à des théories politiques différentes de celles de Machiavel (la réduction de la politique à la ruse, au mensonge et à la violence, l’art de la tyrannie) et de Hobbes (la recherche du pouvoir, la guerre de chacun contre chacun).

  1. Ubuntu et la question économique

Ce que nous sommes en droit d’attendre de l’économie, c’est qu’elle contribue à accroître le bien-être du plus grand nombre. C’est sa principale mission. Or, ce que nous constatons, c’est que l’économie actuelle est fondée sur une vision utilitariste   qui produit des inégalités. Une économie fondée sur la catégorie africaine de l’Ubuntu peut aider à repenser les fins de l’économie et à mettre en route des formes d’économies fondées sur ce que certains appellent « l’économie relationnelle » (Cf. Afrotopia). Le concept Ubuntu, comme d’autres concepts africains, peut être déterminants dans le cadre d’une réflexion sur des conceptions alternatives de l’économie. Tout ne s’achète pas, tout ne se vend pas… il y a une part qui échappe à l’économie. L’Ubuntu peut se concevoir comme un instrument propice au progrès social, même s’il faut encore l’analyser en profondeur, pour en déterminer les éléments opératoires. Par ailleurs, comme ses fondements relèvent de la notion universelle de partage, ainsi que des concepts de solidarité, d’échange social, de don et de contre-don, l‘Ubuntu a déjà fait la preuve qu’il s’exportait très bien en dehors de son contexte africain. C’est pourquoi, il intéresse beaucoup de gens aujourd’hui, à travers le monde.

  1. Pour une théologie Ubuntu 

Aujourd’hui même il se tient au Centre d’Etudes des Religions africains de l’université catholique du Congo, une conférence débat sur le thème de l’Ubuntu avec une intervention d’une théologienne nommée Léocadie LUSUOMBO sur « l’anthropologie Ubuntu : défis théopolitiques de proverbes marginalisant la femme » et un autre thème sur « Les implications pastorales de l’anthropologie Ubuntu ». En fait, en 2009, un des meilleurs spécialistes du concept Ubuntu, Michael Battle, a écrit un livre intitulé : Réconciliation : la théologie Ubuntu de Desmond Tutu. Ce livre explore en profondeur la théologie Ubuntu de la réconciliation. En considérant l’homme comme faisant partie d’un tout, d’une communauté, du monde, nous pouvons changer notre regard et valoriser réellement l’importance de la réconciliation. Ce livre est précieux pour tous ceux qui ont à cœur la réconciliation et qui se sentent appelés à une vocation d’artisans de la paix. Ubuntu est vu comme un paradigme chrétien qui permet de résister à l’oppression où qu’elle apparaisse. Chez Tutu, la théologie ubuntu, appelle à une identité partagée qui entraîne des responsabilités morales. Si quelqu’un dans le monde a faim, selon cette idée, nous sommes tous responsables.

Conclusion

C’est Joseph Ki-Zerbo qui le disant : Ubuntu n’est pas un cadeau du père Noël ni un paradis octroyé. C’est l’objet d’une conquête.  Pour nous autres africains, il est important « de forger de nouvelles synthèses, de nouvelles cohésions et compatibilités : entre l’extérieur et l’intérieur, entre le particulier et l’universel. L’universel ne saurait être l’imposition du particulier de certains, ni la somme arithmétique de tous les particuliers, mais le mariage fécond de ce qu’il y a de meilleur, de plus succulent dans tous les particuliers qui réalisent ainsi l’unité de l’humain par le haut, par le sommet de la pyramide ubuntu » (JK-Zerbo). Ubuntu réalise les choses par le haut, par le sommet…prendre en compte le concept ubuntu, c’est renforcer les capacités de la culture africaine à créer. Ubuntu, c’est le « sapeur-pompier » avant le pyromane » ( JKZ).

Je crois que nous pouvons nous inspirer de cette « forme d’humanité mutuelle » qui peut ouvrir l’avenir à des projets politiques communs. Ubuntu est une notion pratique et je pense qu’aux côtés des grandes architectures politiques, administratives et juridiques connues dans notre monde, il est important de reconnaître l’importance de ce que Ubuntu suggère comme pratique pour ouvrir de nouvelles voies pour l’Afrique et pour le monde. Ce qui s’est passé en Afrique du Sud indique que seule la dignité retrouvée de chacun peut accorder à tous un minimum nécessaire à la vie, un minimum d’Ubuntu sans quoi rien de commun, rien d’humain n’est possible. Ubuntu est le paradigme africain des possibles. Il permet de tenir de manière successivement convergentes, trois exigences :

Une exigence épistémologique qui enseigne, pour l’Afrique, la nécessité de se réapproprier son histoire et sa vision du développement sans se limiter aux référentiels philosophiques, sociaux et politiques occidentaux. De fait, le contact violent de l’Afrique avec l’Occident a provoqué une rupture dans les modes d’être, de penser et de vivre des Africains. Des catégories, des concepts, des schèmes de pensée, une manière de vivre et de comprendre le monde et l’univers, ont été imposés aux Africains. Aujourd’hui, il y a une nécessité de travailler à la promotion et à la valorisation des systèmes de pensées africains, des paradigmes, des symboles et des imaginaires africains. Il semble qu’il nous faut « des mots nouveaux pour exprimer ce que nous sommes à présent, ce que nous voulons être » (Léonora Miano, Afropea, p. 44).  S’intéresser au concept Ubuntu, c’est s’inscrire dans cette quête des paradigmes qui militent en faveur de la renaissance africaine, parce que ceux-ci ( les paradigmes) correspondent à l’évolution des sociétés africaines, et parce qu’ils sont capables de renforcer l’autonomie et la souveraineté des sociétés africaines, dans un contexte marqué par le néolibéralisme et le capitalisme.

Une exigence politique : 60 années d’indépendance n’ont réussi à faire de l’Afrique un continent où il fait bon vivre. Nous sommes donc toujours en quête d’une philosophie politique à même de nous aider à construire des sociétés plus justes et plus conviviales, parce que fondées sur une éthique du bien-être et du mieux-être. L’Ubuntu est une philosophie de vie, une philosophie politique. En tant que telle, elle s’apparente à la social-démocratie moderne. Ce paradigme milite en faveur d’un contrat social sur la base de la reconnaissance mutuelle qui indique que le moteur de l’histoire n’est pas seulement dans l’affrontement et la compétition, mais dans la collaboration et la coopération.

Une exigence du « vivre-ensemble » : Le projet de la renaissance africaine est en lien avec la nécessité de créer les conditions d’un vivre-ensemble qui permette le développement du continent. Le vivre-ensemble est constitutif des aspirations des plus fortes qui habitent les peuples africains dans leur diversité. En Afrique du Sud, le « vivre-ensemble » est rendu par le paradigme Ubuntu. Issu des langues bantoues, Ubuntu désigne une notion proche des concepts d’humanité et de fraternité. Il signifie « Je suis parce que nous sommes » et indique que l’accomplissement de notre personne comme être humain n’a lieu que dans la compagnie d’autres « soi-même ». Il est ce qu’il y a de mieux pour exprimer, dans la philosophie africaine, le désir du vivre-ensemble.

Nous voilà donc, en face d’un paradigme africain. Pour une fois, ce n’est pas une théorie ou une doctrine venue de l’Occident. C’est un principe essentiel de peuples africains, qui recouvre un ensemble de valeurs traditionnelles à haute teneur philosophique. Ce mot a acquis une importance politique considérable dans l’Afrique du Sud des années 1990, avec Desmond Tutu et Nelson Mandela. Parce qu’il favorise la conciliation plutôt que l’hostilité et l’intransigeance, l’Ubuntu a permis à la Commission Vérité et Réconciliation d’Afrique du Sud, de faire émerger ce que certains ont appelé « le miracle de la solution négociée ».

 

J-P. Sagadou

E-mail : sagadoujeanpaul@gmail.com

 

 

 

 


1 janvier 2022
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DESMOND  TUTU ET L’UBUNTU : un homme et une pensée au service de la jeunesse africaine.

Alors qu’il est enterré ce 1er janvier 2022 au Cap, en Afrique du Sud, je propose ici, à la jeunesse africaine de découvrir l’une des plus grandes « voix » de l’Afrique et en même le prêtre anglican qui a le mieux travailler à mettre en œuvre la philosophie de l’ubuntu. Il me faut d’abord donner une idée du contexte politique de l’Afrique du Sud, ensuite, je livrerai quelques éléments sur la figure de Desmond Tutu, avant de dire ce que signifiait pour lui et son compatriote Nelson Mandela, la notion d’ubuntu. Tout cela devra me permettre de dire l’actualité du concept ubuntu et ce qu’il constitue comme interpellation et appel pour la jeunesse africaine.

I. L’Afrique du Sud : le contexte politique

L’Afrique du sud, le pays de Desmond Tutu, est un pays d’Afrique noire qui a été, pendant longtemps, rassasié de souffrances.  C’est le seul pays au monde où le racisme a été inscrit dans la Constitution. Un mot, presqu’intraduisible, a été au cœur de la vie de ce peuple d’Afrique. Le mot « apartheid ». Il signifie une « séparation », « une mise à part ». Pendant plus de trente ans, l’Afrique du Sud aura marché sur la route de la ségrégation raciale intégrale, absolue. L’apartheid a été un dogme dont l’infaillibilité n’a pas été mise en cause par les blancs zélateurs qui l’ont promu et entretenu. Là-bas, en Afrique du Sud, la pratique raciste a servi l’exploitation capitaliste et la dégradation humaine. A partir des années 1960, malgré la répression farouche des blancs, des hommes noirs créent des mouvements de résistance. Ils ont des noms : Nelson Mandela, Allan Boesak, mais aussi une figure assez exceptionnelle : Desmond Tutu. Prix Nobel de la Paix , il est la porte par laquelle, nous allons essayer de nous faire une idée du concept, à la fois philosophique, éthique et théologique de l’ ubuntu.

II. Qui est Desmond Tutu ?

Il est né le 7 octobre 1931 dans une cité dortoir située à 180 kilomètres de Johannesburg. Après avoir été enseignant, il s’engage dans des études de théologie, pour devenir par la suite, le premier archevêque anglican noir du Cap et de Johannesburg. Il se met au service d’une théologie qui prend au sérieux le contexte africain et travaille pour la promotion d’une théologie noire, après avoir emprunté cette expression à un théologien noir américain du nom de James CONE, auteur d’un magnifique livre, intitulé « Dieu est noir ». L’objectif de cette théologie est de rejeter l’interprétation déformée du message chrétien imposée au peuple noir par les Eglises dominées par les Blancs. A la fin des années 70, Desmond Tutu devient l’une des grandes voix chrétiennes qui s’élèvent contre l’apartheid. Ce qu’il veut, c’est un changement radical mais « aussi pacifique que possible ». Il appelle à la désobéissance à l’égard des lois iniques et voit dans l’apartheid un système totalement injuste, immoral et pervers. En 1979, il écrit un texte intitulé : « L’Afrique du sud dont je rêve » où il affirme : « D’après la Bible, un être humain ne peut être pleinement humain que s’il appartient à une communauté. Une personne est une personne à travers d’autres personnes, comme nous disons dans notre parler africain. Par conséquent, séparer des personnes en fonction d’accidents biologiques est condamnable et blasphématoire. Chaque personne a droit à l’enracinement dans une vie communautaire, et la première communauté, c’est la famille ». Plus loin, dans le même texte, il ajoute : « J’insiste beaucoup sur l’humanité, sur la possibilité d’être vraiment humain. Dans notre culture africaine, le don précieux du partage fait partie de l’Ubuntu, de l’être-homme ». Le mot est donc lâché, celui de l’ubuntu. Que signifie-t-il ?

III. Desmond Tutu et l’ubuntu.

Le 11 février 1990, Nelson Mandela est libéré après 27 ans d’emprisonnement sous le régime de l’apartheid. En 1994, il est élu président de la république d’Afrique du Sud. Dès lors son souci est : imposer par la force de ses actes et de ses mots un respect unanime et une idée de la politique d’une noblesse rare. Pour diriger un pays dans lequel des crimes ignobles ont été commis contre la majorité noire, il n’opte pas pour la vengeance, mais pour la RECONCILIATION. Il cherche une théorie, une méthode et des moyens pour dépasser la barbarie sociale. Il faut soigner la société et la refonder à partir d’un chaos semé par des années de ségrégation. Pour cela, il ne se tourne pas vers la philosophie occidentale. Il va puiser dans les ressources culturelles africaines qui ont nourri sa prime enfance. Il se replonge dans l’expérience des pratiques sociales sans domination, de sa tribu. S’inspirant alors de la pensée ubuntu, il soutient la réconciliation et la négociation, et crée la Commission Vérité et Réconciliation en 1995 et Desmond Tutu en devient le Président. Tous les deux, Mandela et Tutu vont s’appuyer sur cette notion d’ubuntu pour dessiner un idéal de société opposé à la ségrégation afin de promouvoir la réconciliation nationale.

IV. Approches multiples et unifiées de la notion d’ubuntu
 1) Un mot des peuples Bantous

Pouvant être traduit par « je suis parce que nous sommes », ubuntu appréhende l’individu dans sa relation avec les autres. Le vocable « ubuntu » appartient au groupe ethnique des Bantous (ensemble de peuples africains parlant plus de 400 langues apparentées ; – Lingala, swahili, Kikongo, zulu, etc..). Le mot ubuntu est connu dans des textes écrits depuis les années 1846. Il semble que la première trace écrite que l’on trouve du terme ubuntu date de 1846, sous la plume du missionnaire britannique Henry Hare Dugmore.

2) La définition de Desmond Tutu

« Dans notre langue africaine, écrit Desmond Tutu, nous disons : ‘une personne n’est une personne que par d’autres personnes’. Aucun d’entre nous ne vient en ce monde pleinement formé. Nous ne saurions ni penser, ni marcher, ni parler, ni nous conduire comme des êtres humains si nous ne l’apprenions d’autres êtres humains ». ou encore « Quelqu’un d’ubuntu est ouvert et disponible pour les autres, dévoué aux autres, ne se sent pas menacé parce que les autres sont capables et bons car il ou elle possède sa propre estime de soi — qui vient de la connaissance qu’il ou elle a d’appartenir à quelque chose de plus grand — et qu’il ou elle est diminué quand les autres sont diminués ou humiliés, quand les autres sont torturés ou opprimés. »

3) Ubuntu est plus que le nom d’un logiciel informatique.

Le concept ubuntu est un concept polysémique. Le mot ubuntu désigne un idéal de société opposé à la ségrégation, il se présente comme un instrument capable de promouvoir la réconciliation nationale. Ubuntu renvoie à une éthique communautaire de l’existence humaine. La dimension relationnelle est un des éléments majeurs de cette philosophie. Pour l’Afrique, la communauté est un véritable tissage social où s’entremêlent les relations humaines, et c’est ce qui soutient la vie de tout un chacun dans la communauté. Replacé dans le contexte de la philosophie politique, ubuntu pourrait traduire l’expression de la social-démocratie à l’africaine, mettant en avant les valeurs de la justice, de l’égalité, de la solidarité, de la liberté, du dialogue, du partage, de l’intérêt collectif, etc. C’est donc un projet politique qui promeut la réconciliation nationale.

4) Ubuntu : un appel à l’unité et à la solidarité

Ubuntu dit que le progrès, l’amélioration, l’évolution, le développement ne peuvent être l’œuvre d’une personne, qu’il faut plutôt s’associer, il faut se mettre à plusieurs. C’est donc un appel à l’unité, à l’amour, à la dignité, à l’harmonie. Ubuntu enseigne que le moteur de l’histoire n’est pas forcément dans l’affrontement et dans la compétition, mais dans la collaboration et la coopération. Il considère que le fait de s’associer pour faire une chose est une forme plus évoluée pour l’être humain que l’éclatement et l’isolement. Ubuntu enseigne qu’on ne peut pas être heureux tout seul.

5) Une métaphore pour le dire

C’est l’histoire de l’anthropologue américain et les enfants africains : « Un anthropologue a proposé un jeu à des enfants d’une tribu d’Afrique australe. Il a posé un panier plein de fruits sucrés près d’un arbre et a dit aux enfants que le premier arrivé remportait le panier. Quand il leur a dit de courir, ils se sont tous pris par la main et ont couru ensemble, puis se sont assis ensemble profitant de leurs friandises. Quand il leur a demandé pourquoi ils n’avaient pas fait la course, ils ont répondu : “ UBUNTU, comment peut-on être heureux si tous les autres sont tristes ?”“ UBUNTU ” dans la culture Xhosa signifie : “ Je suis parce que nous sommes ”. » Ubuntu est contre la concurrence exacerbée où les faibles et les pauvres sont écrasés. Dans la perspective de l’ubuntu, connaître le succès n’est pas un grand bien, si on y parvient aux dépens des autres et en étant agressivement compétitif. En fait, « nous ne nous développons pas sans qu’il y ait compétition, mais une compétition qui n’admet pas l’autre et n’a pas besoin de l’autre est barbare et destructrice » (Cf. Rowan Williams, cité par Timothy Radcliffe, pourquoi donc être chrétien, p. 197)

6) Ubuntu : Une éthique de vie

L’Ubuntu est d’abord une éthique de vie. Une manière d’être. Les valeurs de l’ubuntu sont nombreuses : la justice, l’égalité, l’intégrité, la solidarité, la liberté, le partage, l’intérêt collectif, etc. La philosophie d’ubuntu reconnaît non seulement la diversité mais surtout la complémentarité de l’humanité. C’est une base solide pour construire une société d’équité, de solidarité, de fraternité et de promotion de l’excellence collective.

7) Ubuntu : une philosophie, c’est-à-dire une sagesse

L’ubuntu est une philosophie humaniste africaine proche des notions de solidarité humaine et de dépendance mutuelle. Si le talent et la valeur de chaque individu sont reconnus, ils doivent servir l’intérêt commun. L’objectif cardinal d’ubuntu est d’établir des relations harmonieuses entre les peuples et les générations pour le bien de tous. L’ubuntu vise à construire une communauté, à lier les gens dans un réseau de relations réciproques.

8) Ubuntu ou le cogito africain

Là où le cogito cartésien fait dire « je pense, donc je suis », le cogito africain dira « je suis, parce que nous sommes ». Ce cogito africain est un cogito social qui invite, en toutes circonstances, à privilégier l’intérêt commun et non celui de sa seule individualité, mais aussi à chercher toujours à s’identifier aux autres, y compris à leurs sentiments hostiles, pour régler sa propre vie. Ubuntu parle de notre interconnexion, de notre humanité commune et de la responsabilité mutuelle qui découle de notre lien profondément ressenti. Ubuntu est la conscience de notre désir naturel de reconnaître nos frères humains, de travailler et d’agir les uns envers les autres avec le bien commun au premier plan de nos esprits.

V. Actualité et intérêt du concept ubuntu
 1) Ubuntu favorise la réconciliation et la cohésion sociale

Ubuntu est au cœur de l’idée de réconciliation. Ubuntu autorise la résilience, c’est-à-dire, la capacité de faire face aux adversités de la vie, de transformer la douleur en force motrice pour se surpasser, et en sortir fortifié. Ubuntu peut aider au renforcement de la coexistence pacifique entre des personnes d’identités ethniques, raciales, politiques, économiques et culturelles différentes. Ubuntu déploie un système sociopolitique qui implique le dialogue et la possibilité de réconcilier des forces antagonistes en les orientant vers un changement social positif.

2) Ubuntu accorde la primauté à la rationalité relationnelle

Considérer que l’homme est essentiellement relationnel remet en question la conception individualiste et égocentrique de l’être humain qui prévaut dans nos sociétés. L’efficacité de l’ubuntu vient donc de la primauté qu’il accorde à la rationalité relationnelle. C’est dans la dépendance et l’interdépendance mutuelle que nous accédons à la plénitude de notre humanité.

3) Ubuntu autorise une plus grande connaissance de l’homme

L’éthique africaine de l’ubuntu peut contribuer de manière très pertinente à une nouvelle connaissance de l’homme. L’apport principal du concept ubuntu consiste à affirmer qu’en tant qu’êtres humains, nous dépendons d’autrui pour atteindre le bien-être. Ubuntu lutte contre la toute-puissance du profit dans les relations économiques humaines en soulignant que, pour les sociétés africaines, la solidarité communautaire l’emporte de loin sur la poursuite individuelle d’une richesse accumulée au dépens de la communauté.  Depuis Descartes, la civilisation européenne a eu tendance à favoriser une certaine façon d’envisager l’être humain, comme être solitaire dont l’existence est fondée sur la conscience. Aujourd’hui, on a même transformé, le « Je pense, donc je suis » en « J’achète, donc je suis » ! Ubuntu nous suggère d’autres perspectives. Quand on dit, « Je suis, parce que nous sommes », on laisse entendre que l’identité n’est pas une possession solitaire. Au contraire, elle est donnée dans l’appartenance à une communauté.  On devient une personne en s’intégrant à la communauté. Et, développer son individualité en interaction avec les autres n’empêche pas d’être soi.

4) Ubuntu permet la mise en place d’une économie solidaire

Ubuntu peut nous permettre de mettre en place une « économie solidaire » ou une « économie relationnelle », c’est-à-dire une économie où les personnes sont plus importantes que les choses et où les relations interpersonnelles sont plus importantes que l’économie matérielle. Avec ubuntu, on est au cœur de ce que l’économiste togolais Kako Nubukpo appelle les « trois piliers de la vie africaine », à savoir la réciprocité, la redistribution et l’échange. Ces trois piliers structurent les rapports sociaux en contexte africain et ont du mal à s’allier avec les programmes de développement imposés de l’extérieur. La vision du monde que suggère la notion d’ubuntu pourrait concourir à produire en Afrique des institutions inclusives et solidaires. L’économie doit produire, non seulement des biens, mais aussi des liens sociaux et les liens à leur tour peuvent produire des biens. Il y a interaction entre « liens » et « biens ».

5) Ubuntu permet de renouveler nos modes de gouvernance

Sur le continent africain, depuis les indépendances, les formes de gestion du pouvoir et de la gouvernance instaurées, ici et là, ont créé un large fossé entre le peuple et ses dirigeants, entraînant une intensification des conflits violents au sein du peuple africain. Sans l’autonomisation des peuples africains grâce à leurs héritages culturels, qui incluent les héritages de la philosophie ubuntu, la vie politique, dans les États africains postcoloniaux, aura du mal à apporter une véritable réconciliation et une paix durable aux peuples du continent.

6) Ubuntu permet de développer de nouvelles relations humaines

Depuis la philosophie des Lumières, la pensée occidentale a eu tendance à diviser pour mieux régner (humain/nature, masculin/féminin, électeur/élu, médecin/patient…). Cette manière de voir les choses semble aujourd’hui dépassée et nous avons besoin de nouveaux liens, de développer de nouvelles relations à tous les niveaux. Un exemple : La séparation entre le masculin et le féminin est devenu insupportable pour notre monde. Ubuntu veut nous « relier » les uns avec les autres. La vision ubuntu de la place de la femme et des rapports entre le féminin et le masculin est particulièrement stimulante pour penser la question du vivre-ensemble dans le contexte africain.

7) Ubuntu permet de renouveler notre sens de la démocratie

Il n’y a démocratie que là où des citoyens s’associent pour dépasser leurs oppositions et revendiquer le pouvoir de se gouverner eux-mêmes. C’est important pour l’Afrique d’expérimenter des imaginaires et des formes de pouvoir capables de redonner à l’action politique de la légitimité et de l’efficacité. Ubuntu peut être le socle à partir duquel, on pense une démocratie dans laquelle la politique ne se vit pas comme une profession, mais comme une responsabilité partagée.

VII. Les appels lancés à la jeunesse africaine

Nous sommes dans un monde où nous avons besoin de grandir en humanité ensemble, de valoriser le vivre-ensemble, de mettre en place des économies collaboratives, solidaires, relationnelles. Dans ce sens, la notion d’ubuntu nous engage dans des actions concrètes.

1) L’importance de l’interdépendance dans notre vie

Il s’agit de cultiver le sentiment d’une forte appartenance à un groupe, à une communauté. On n’existe pas seul, on ne fait pas son bonheur seul. Dans une entreprise ou une communauté, ce qui importe, c’est la dynamique collective, pas la solitude. Il faut une implication collective et un engagement collectif au service du groupe, de la communauté. L’apport principal du concept ubuntu consiste à affirmer qu’en tant qu’êtres humains, nous dépendons d’autrui pour atteindre le bien-être. C’est dans la réalité de notre dépendance et interdépendance mutuelle que nous accédons à la plénitude de notre humanité.

2) La dignité de l’autre appelle sa considération

Qui dit ubuntu, dit empathie, reconnaissance, bienveillance. Il s’agit d’accorder de la valeur aux autres pour ce qu’ils sont et ce qu’ils font. Cela dit, comme disait Nelson Mandela, être ubuntu ne signifie pas être complaisant et laisser faire mal un travail. L’enjeu est de ne jamais rabaisser les autres. Dans l’esprit d’ubuntu, celui qui abaisse les autres, c’est que lui-même est bas. L’ubuntu est la capacité, dans la culture africaine, d’exprimer la compassion, la réciprocité, la dignité, l’harmonie et l’humanité, dans l’intérêt de la construction et du maintien de la communauté, avec justice et attention mutuelle.

3) L’entraide

En absolu, personne ne peut réussir seul. Même le travail intellectuel est une œuvre humaine, une œuvre de compagnonnage. Ce qui est en jeu ici, c’est la solidarité du collectif. Ubuntu invite à se soutenir les uns les autres et dans les situations conflictuelles, il autorise la résilience.

4) La convivialité, le vivre-ensemble

Le rire et l’humour dans le respect de l’autre favorisent la création de liens solides et ouvrent des portes au bonheur. Un proverbe africain dit que  : « le rire d’un enfant éclaire toute une maison »

5) Célébrer la diversité comme une richesse

Les différences nationales, ethniques, religieuses, idéologiques et politiques ne doivent pas être un frein au vivre-ensemble. Ubuntu appelle à construire un monde de l’en-commun.

6) Renouveler la culture d’entreprise

Dans beaucoup d’endroits, dans le monde de l’entreprise, sans doute aussi à cause de la pandémie de la Covid-19, il y a des débats sur la nécessité de la refondation des modèles et des pratiques de culture d’entreprise dans le monde et en Afrique. Il semble que la crise a clairement montré les limites d’une vision managériale sous l’emprise de l’efficacité productive, de la rentabilité financière et de l’optimisation de la valeur actionnariale. L’ubuntu africain pourrait être mobilisé comme une valeur refondatrice de la culture d’entreprise, var il traduit le fait que l’identité individuelle ou organisationnelle (au sens de la culture d’entreprise) se construit fondamentalement dans la relation de soi à l’autre.

7) Sur le plan épistémologique

Pour l’Afrique, il y a la nécessité de se réapproprier son histoire et sa vision du développement, sans se limiter aux référentiels philosophiques, sociaux et politiques occidentaux. De fait, le contact violent de l’Afrique avec l’Occident a provoqué une rupture dans les modes d’être, de penser et de vivre des Africains. Des catégories, des concepts, des schèmes de pensée, une manière de vivre et de comprendre le monde et l’univers, ont été imposés aux Africains. Aujourd’hui, il y a une nécessité de travailler à la promotion et à la valorisation des systèmes de pensées africains, des paradigmes, des symboles et des imaginaires africains. Il semble qu’il nous faut « des mots nouveaux pour exprimer ce que nous sommes à présent, ce que nous voulons être » (Léonora Miano, Afropea, p. 44).  S’intéresser au concept ubuntu, c’est s’inscrire dans cette quête des paradigmes qui militent en faveur de la renaissance africaine, parce que ceux-ci (les paradigmes) correspondent à l’évolution des sociétés africaines, et parce qu’ils sont capables de renforcer l’autonomie et la souveraineté des sociétés africaines, dans un contexte marqué par le néolibéralisme et le capitalisme.

8) Sur le plan politique

60 années d’indépendance n’ont pas réussi à faire de l’Afrique un continent où il fait bon vivre. Nous sommes donc toujours en quête d’une philosophie politique à même de nous aider à construire des sociétés plus justes et plus conviviales. Parce que fondé sur une éthique du bien-être et du mieux-être, l’ubuntu est une philosophie de vie, une philosophie politique. En tant que telle, elle s’apparente à la social-démocratie moderne. Ce paradigme milite en faveur d’un contrat social sur la base de la reconnaissance mutuelle qui indique que le moteur de l’histoire n’est pas seulement dans l’affrontement et la compétition, mais dans la collaboration et la coopération, comme nous l’avons déjà fortement souligné.

Conclusion

Desmond Tutu est sans doute, avec Nelson Mandela, le principal promoteur de l’ubuntu, une philosophie humaniste africaine basée sur une culture de partage, de l’ouverture, de la dépendance mutuelle, du dialogue et de la rencontre interpersonnelle. Dans l’ubuntu, l’existence humaine s’épanouit en tant que partie d’un tout, la société prospère grâce à une humanité commune, et le pardon et la réconciliation sont des conditions préalables pour préserver l’harmonie sociale.

 

Jean-Paul SAGADOU

Initiateur des Voyages d’intégration africaine (V.I.A) et des Ateliers Ubuntu (A.T.U)

Sagadoujeanpaul@gmail.com


6 septembre 2021
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Un atelier pour repenser les activités du R.J.I.A dans le contexte de la Covid-19

Reprendre, concevoir, assumer….

Pour ceux qui ont lu les « Damnés de la terre », peut-être, vous rappelez-vous de ces mots très forts où Frantz Fanon affirme que « seul l’engagement massif des hommes et des femmes dans des tâches éclairées et fécondes » donne contenu et densité à la conscience politique… !!!! Cet engagement massif, je le sens, depuis 10 ans, chez les jeunes qui animent le Réseau de Jeunes pour l’intégration africaine (RJIA) et qui participent depuis 12 ans aux Voyages d’intégration Africaine (V.I.A).


Ce week-end des 3, 4 et 5 septembre 2021, quelques leaders, parmi ces jeunes, se sont réunis à Ziniare, à quelques kilomètres de Ouagadougou, au Burkina Faso, pour penser leurs activités, dans le cadre du contexte de la pandémie du coronavirus. Conscients qu’à l’école des crises le génie humain peut inventer et créer du nouveau, ils se sont interrogés sur les modèles proposés à la jeunesse africaine et à celle de la diaspora par le RJIA à travers les V.I.A, les J.I.A (journées d’intégration africaine), les ATIA (Ateliers d’intégration africaine) et les ATU (Ateliers Ubuntu), etc…. Connectés depuis Lomé, Dakar, Abidjan, Bamako, Niamey, Paris et Toulouse, leurs camarades des autres pays et de la diaspora, se sont joints à eux pour penser de nouvelles méthodes de travail, plus opérationnelles et plus innovantes.


Dans ce cadre de « construction collective d’un destin » commun, ils ont été accompagnés, depuis la Guyane, par le philosophe Lazare Ki-Zerbo (pour les questions d’intégration africaine), depuis Paris, par l’historien Amzat Boukari-Yabara (pour les questions de panafricanisme), depuis Québec, par la Caribéenne Mélina Seymour (pour la question de financement des programmes V.I.A entre jeunes africains et ceux de la diaspora) et depuis Ouaga, par Jean-Paul Sagadou ( pour les questions interreligieuses et interculturelles).

L’atelier de Ziniare aura été un grand succès grâce aussi à deux marraines du RJIA (Tata Odette et Tata Sera, comme les jeunes les appellent, affectueusement). Le partage d’expériences avec la Jeune Chambre Internationale (JCI) a donné à voir des pistes en terme de collaboration dans un esprit Ubuntu (Ubuntu qui est plus qu’un logiciel informatique, comme nous l’aurons enseigné à quelques-uns de nos amis de la JCI). La soirée intergénérationnelle vécue avec le couple Justine et Bernard Nabare (Mr. Bernard Nabare est diplomate à la retraite), a permis aux jeunes de réentendre de la bouche de Mr. Nabare que « l’intégration africaine est la condition sine qua non du développement ».
Je me joins à tous les jeunes pour dire notre reconnaissance à tous et à toutes !!! « Si la construction d’un pont ne doit pas enrichir la conscience de ceux qui y travaillent, que le pont ne soit pas construit » disait encore Fanon…. A coup sûr, ces trois jours d’atelier à Ziniare auront contribué à éclairer et à enrichir notre conscience à tous pour que, de nos muscles et de nos cerveaux, nous puissions produire des idées lumineuses pour les actions futures.


Oui, pour la jeunesse africaine et pour l’Afrique, tout est encore possible ! L’avenir n’est pas fermé ! Il est ouvert, avec de multiples possibles, pourvu que « le pont dans ses détails et dans son ensemble soit repris, conçu et assumé » (Fanon) par les jeunes ! Le RJIA et les V.I.A sont des ponts que les jeunes doivent reprendre, concevoir et assumer ! Ubuntu !!!!

Jean-Paul Sagadou
06/09/21

 


18 février 2021
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Adjaratou SEYDOU : une jeune femme togolaise au cœur « social » !

 « On ne peut pas développer une chose qu’on n’aime pas »

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Jean-Paul Sagadou : Pouvez-vous vous présenter aux lecteurs de notre site ?

Adjaratou Seydou : Je m’appelle SEYDOU Adjaratou, étudiante en Gestion des ressources humaines, entrepreneur social et aussi consultante en Développement Organisationnel des OSC. Je suis de nationalité togolaise.

J-PS : Quelles sont vos passions dans la vie ?

A.S : Je m’intéresse beaucoup au social. J’essaie donc de me déployer dans le domaine de ce qu’on appelle l’entreprenariat social. En fait, tout ce qui contribue au développement et au bien-être de la société de mon pays et de mon continent, me passionne. J’accorde aussi une importance particulière aux relations humaines. Enfin, j’aime les voyages et le sport.

J-PS : Vous avez parlé de l’entreprenariat social. De quoi s’agit-il ?

A.S : Apparu au cours des années 90 aux USA, l’entrepreneuriat social est une manière d’entreprendre dans le but, non pas seulement de gagner de l’argent, mais pour aider à l’épanouissement de la communauté. On dira d’une entreprise qu’elle est sociale, si elle est capable de créer une activité économique stable qui répond à des besoins sociaux non couverts par l’Etat, ou qui redistribue ses bénéfices au profit du développement de la communauté ou de la société. Au Togo, l’entreprise « Cathina house » est un bon exemple dans ce sens. Cette structure est un centre de tissage de pagnes traditionnels. Ce centre embauche uniquement des veuves, donc des personnes vulnérables de la société togolaise. Une partie de l’argent récolté de la vente des pagnes tissés est destinée à financer les études des orphelins. L’entreprenariat social permet donc de s’engager dans des activités à but non lucratif pour le bien des populations. Beaucoup d’associations et d’ONG sont engagées dans ce type d’entreprenariat.

J-PS : Quelles sont les activités que vous menez dans le cadre de l’entreprenariat social ?

A.S :  Dans le cadre de l’entrepreneuriat social, nous menons des activités liées à l’éducation, notamment dans le domaine de l’orientation scolaire. Ainsi, nous organisons essentiellement des ateliers personnalisés à des prix réduits afin de permettre aux élèves de bien choisir leur cursus scolaire et plus tard leur carrière professionnelle. Nous faisons également des dons de fournitures scolaires. Nous sommes souvent appuyés dans ces actions par des personnes de bonne volonté qui acceptent de prendre en charge les frais de scolarité d’élèves en manque de moyens pour la poursuite de leurs études.

J-PS : D’après vous, quels sont les grands défis auxquels les jeunes africains doivent faire face aujourd’hui?

 A.S : Pour moi, les défis que la jeunesse africaine doit relever sont nombreux. J’en retiens quelques-uns : il m’apparaît éminemment important que les jeunes africains acceptent et assument l’histoire de l’Afrique, et donc aussi leur histoire personnelle. Par ailleurs, le développement du continent africain dépendra de la capacité de l’Afrique à éduquer et à former qualitativement sa jeunesse. Cela suppose que les jeunes se rendent disponibles pour être formés. Je pense aussi que les jeunes diplômés africains doivent déployer leur intelligence pour créer des entreprises créatrices d’emplois afin de diminuer le taux de chômage dans nos pays. L’enjeu est de réduire la pauvreté de nos pays. Evidemment, comme jeune entrepreneur social, j’estime que les jeunes doivent s’engager dans de ce domaine de l’entreprenariat social. Pour moi, c’est le canal par lequel se fera le développement du continent. Le développement social entraîne le développement économique. Les deux sont liés. A l’image du colibri, dans la légende bien connue du colibri, qui « fait sa part », chaque jeune africain doit « faire sa part », ou comme dirait Joseph Ki-Zerbo, « chaque génération a des pyramides à bâtir ». La nôtre doit bâtir la pyramide de l’entreprenariat social. Je vais terminer sur cette question des défis en mentionnant la nécessité pour la jeunesse de s’investir profondément et intelligemment dans les questions de développement technologiques.

J-PS :    Que pensez-vous de l’intégration africaine et du panafricanisme ?

 A.S : Si l’Afrique veut se développer, elle n’a pas le choix, elle doit s’engager dans la voie de l’intégration et de l’unité. L’intégration africaine et le panafricanisme peuvent aider à résoudre beaucoup de problèmes africains. On dit qu’un seul doigt ne ramasse pas la farine. C’est dans l’union que nous serons plus forts. Pour que l’unité africaine devienne une réalité, il nous faut aimer notre continent et travailler à le connaître. On ne peut pas développer une chose qu’on n’aime pas. En étant panafricains, nous contribuerons, non seulement à développer l’Afrique, mais aussi à lui redonner de la valeur aux yeux du reste du monde, à lui redonner de la visibilité là où souvent on l’a reléguée au second plan. Pour ma part, je m’implique beaucoup dans tout ce qui permet une plus connaissance de l’Afrique, de ses traditions, de ses coutumes, etc. Mettons nos ressources matérielles et humaines en commun et nous serons plus forts, plus puissants.

J-PS : En août 2019, le Réseau de Jeunes pour l’intégration Africaine (RJIA) a organisé un atelier à Abidjan sous le thème : « Leadership féminin et enjeux du vivre-ensemble ». Que doivent faire les femmes pour contribuer à l’unité du continent africain ?

A.S : La femme est la première personne avec laquelle tout enfant est en contact. La femme est, pour ainsi dire, la première école de l’enfant. C’est la femme qui éduque, et, éduquer n’est pas une petite responsabilité (tâche). Je veux souligner par-là, le rôle central de la femme dans nos sociétés. D’ailleurs, ne dit-on pas qu’« éduquer une femme, c’est éduquer toute une nation » ? Alors, si les femmes éduquent leurs enfants à la culture de la paix, du vivre-ensemble, elles joueront un rôle majeur dans le processus de l’unité africaine.

J-PS :  Quel message avez-vous à donner à des jeunes, sans distinction de religions et de cultures, qui travaillent depuis plus de 10 ans en faveur de l’intégration africaine ?

A.S : Je leur tire mon chapeau ! C’est merveilleux de voir des jeunes travailler en faveur de l’intégration africaine ! L’intégration africaine est un processus, et il faut beaucoup de patience et de persévérance. C’est un noble combat pour lequel il ne faut pas perdre espoir.

J-PS : Un dernier mot ?

A.S : J’exhorte toute la jeunesse africaine à s’engager pour le développement de l’Afrique. J’encourage vivement tout le monde à faire du social, car c’est avec l’entraide qu’on s’en sortira. Un entrepreneur social gagne non seulement sa vie, mais surtout il permet à d’autres vies d’émerger, de s’épanouir. C’est ainsi que le continent se développera ! Je trouve cela beau et passionnant ! Alors, engageons-nous !

 

 


15 janvier 2021
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« C’est dans l’unité que nous bâtirons une Afrique digne de son nom »!

Depuis le Perou, Matilde W. Compaoré, jeune religieuse burkinabè, nous confie sa passion pour l’Afrique ! Pour elle, « C’est dans l’unité que nous bâtirons une Afrique digne de son nom ».

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Peux-tu te présenter à nos lecteurs  ?

Je me nomme Matilde W. Compaoré. Je suis religieuse de la Congrégation des Sœurs de Sainte Croix. Je suis burkinabè et je vis actuellement au Pérou (Amérique Latine) où se trouve notre noviciat.

Quelles sont les grandes motivations qui t’ont amené dans la vie religieuse ?

Mon désir d’être religieuse est une aspiration profonde que j’avais au cœur, depuis l’âge de 12 ans. Et, au fil des années de formation, j’ai compris que cela ne venait pas de moi-même, mais de Dieu qui m’a aimé le premier et qui m’invite à témoigner et à partager cet amour inconditionnel avec les autres. Vivre en relation constante avec le Christ, rendre visible le Règne de Dieu parmi nous, m’impliquer dans la formation des jeunes qui sont l’espoir d’un monde meilleur, redonner la dignité et la vraie liberté à l’être humain : voilà ce qui me motive et me propulse dans la vie religieuse.

Depuis l’Amérique Latine où tu vis, quel regarde jettes-tu sur l’Afrique ?

Comme on le dit souvent : c’est quand on sort de son pays que l’on découvre sa vraie valeur. Depuis le monde où je vis actuellement, l’Afrique est vue comme le continent le plus pauvre, le plus affamé et le plus sauvage du monde. Et on nous fait croire que nous sommes inférieurs et incapables. Mais le pire est que, comme Africains, nous nous sommes laissés envahir par ces mentalités qui nous empêchent de voir ce que nous sommes réellement. C’est pour cela que je suis sensible à la problématique de la décolonisation des mentalités. Mon expérience ici en Amérique Latine m’a permis de voir à quel point nous sommes riches, riches de nos personnes, riches de nos cultures et valeurs, riches de nos terres, … Mais nous n’en sommes pas conscients et nos jeunes pensent que le meilleur est toujours ailleurs.  Laissez-moi vous dire que nous sommes beaucoup mieux plus que nous n’en croyons. Ce qui nous manque c’est de prendre conscience de nos capacités que nous avons laissé endormir, apprendre à nous développer nous-mêmes et compter sur nos propres ressources. Nous devons apprendre à valoriser et à vivre de ce que nous avons.

Quels défis pour la jeunesse africaine ?

La jeunesse africaine doit s’approprier de l’histoire de l’Afrique (aussi révoltante soit-elle), l’intégrer et essayer d’en construire une autre. L’avenir de l’Afrique dépend de nous Africains, personne d’autre ne viendra améliorer nos vies dans nos pays. Alors, réveillons-nous et corrigeons l’image de notre Afrique dans le monde, en révélant qui nous sommes et de quoi nous sommes capables.

Un dernier mot ?

Pour terminer je dis aux jeunes africains qu’il n’y a pas mieux ailleurs que chez soi. Nous sommes aussi dotés des mêmes potentialités que les autres. Alors levons-nous, unissons-nous, développons des systèmes de gouvernance et de vie propre à nous. C’est dans l’unité que nous bâtirons une Afrique digne de son nom.

 


17 octobre 2020
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Emmanuel Mounier face à la colonisation

C’est dans le « Manifeste au service du personnalisme » de 1936, au chapitre des « Structures d’un régime personnaliste », qu’il faut chercher la pensée d’Emmanuel Mounier sur la colonisation, notamment au sous-titre « La communauté interraciale ». Au nom de « l’égalité spirituelle des personnes » et de leur droit de se donner des communautés valorisantes, « le personnalisme attaque l’impérialisme de l’État-nation sur son dernier front : l’impérialisme colonial » (T. 1, 632). La critique de Mounier va porter sur deux points : la contestation du droit colonial et l’annonce la fin de la colonisation.

 

 

Pour Mounier, les philosophies et les théologies sur lesquelles les Européens se sont appuyés pour justifier la colonisation n’étaient que des prétextes au service de l’impérialisme capitaliste. Dans les faits, l’exploitation rationnelle des richesses mondiales s’est traduite par le travail forcé, mal rémunéré, le pillage des produits forestiers et agricole ainsi que des matières premières, la conquête des marchés nouveaux au profit des colonisateurs et sans souci des droits des premiers propriétaires. Si le colonisateur a cru venir en « humanitaire » avec la prétention de supprimer les fléaux comme les grandes maladies, il n’a, en fait, fait qu’importer d’autres problèmes : les stupéfiants, la syphilis, la dépopulation… Le prétexte de la « civilisation supérieure » est lui aussi discutable, bien évidemment, car il arrive que la civilisation du peuple colonisé soit plus ancienne et parfois plus raffinée que celle qui leur est imposée. On touche là à la contradiction radicale de la colonisation : elle propose une économie meilleure, mais elle crée de nouveaux besoins et provoque l’appauvrissement ; elle enseigne la liberté et la dignité, mais elle maintient la répression policière et le mépris de l’autre ; elle est issue du rationalisme, mais elle s’oppose à la naissance de nouvelles consciences nationales. Du coup, pour Mounier, la condamnation est sans appel : « Quand les divers prétextes exposés auraient légitimé certaines interventions, ils ne justifient à aucun titre la dépossession de souveraineté, ni la longue histoire de cupidité, de sang et d’oppression » (T. I, p. 633). Une fois cela posé, il ne reste qu’une chose à faire : décoloniser.

La décolonisation reste le seul devoir du colonisateur « comme service fraternel de l’homme par l’homme » au nom même des idéaux personnels et communautaires qu’il a enseignés et pour réparer les crimes qu’il a commis. Ce que recherche Mounier, c’est une solution communautaire à l’échelon mondiale, ce qui suppose de lutter contre ce qu’il appelle « l’individualisme colonial », « le nationalisme économique », et le « capitalisme métropolitain ».

La décolonisation doit s’envisager comme une « révolution », c’est-à-dire une transformation des structures d’oppression en instruments de libération. Au plan politique, Mounier dénonce même l’exportation des idéologies européennes dans d’autres contrées. On ne peut appliquer des idéologies conçues dans des situations européennes en termes européens dans d’autres endroits. Le socialiste ne peut pas utiliser ses schémas marxistes dans un pays où la condition du petit propriétaire est plus misérable que celle du salarié. Le patriote français doit arrêter de continuer à glorifier la colonisation. En tout, avec l’Afrique, il faut « aller sur place » et travailler à adopter le point de vue des Africains. C’est ce que Mounier fait, en allant en Tunisie en 1937 et en Afrique noire en 1947.

Jean-Paul Sagadou

 

 


17 octobre 2020
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Si tu crois en l’Afrique.

Si tu crois en l’Afrique,

Si tu adhères à l’idée selon laquelle, « je suis parce que nous sommes »,

Si tu veux « faire humanité ensemble », avec d’autres humains,

Si tu crois que ce qui rassemble les hommes est plus important que ce qui les divise,

Si tu crois qu’être différent est une richesse et non un danger,

 

Si tu crois au présent de l’Afrique,

Si tu es prêt à travailler pour son devenir,

Si tu crois que l’histoire n’est pas finie et qu’elle contient des parts inaperçues,

 

Si tu as soif d’imaginaires neufs et régénérés,

Si tu crois en la nécessité pour l’Afrique de compter sur ses propres forces,

 

Si tu sais préférer l’utopie et l’espérance au désespoir,

Si tu veux te libérer des idées paralysantes, handicapantes,

Si tu veux voir plus loin que l’horizon ethnique, clanique, tribal, national, culturel ou religieux,

Si tu veux trouver des points d’ancrage, des points d’appui, des points de repère

 

Si tu crois à la puissance de la jeunesse africaine,

Si tu veux que hommes et femmes s’unissent pour bâtir l’Afrique qui vient,

 

Si tu crois que l’« Afrique doit s’unir », urgemment !

Si tu veux développer, avec d’autres, une vision qui jette les bases de l’unité africaine,

Si tu rêves d’un leadership africain unifié, visionnaire,

 

Si tu aimes travailler en équipe,

Si tu crois à la force des réseaux sur les réseaux sociaux,

 

Alors les ateliers ubuntu sont pour toi,

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Jean-Paul Sagadou

Ouagadougou, 12/05/2020

 

 



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